Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par lesquelles il avait passé, lui avaient fait complètement oublier cet incident; il restait coi et murmurait:
«Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....
—Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.»
Tonschine aurait pu répondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eût été pourtant la vérité, mais il craignait de compromettre un chef, et restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute.
Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire preuve d'une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient nerveusement.
«Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous m'avez envoyé à la batterie du capitaine, et j'y ai trouvé les deux tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de bataillons pour les couvrir.»
Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.
«Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout à cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée.»
Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il inclina la tête en lui disant qu'il pouvait se retirer.
Le prince André le suivit: