«On dit que vous embellissez votre maison de Pétersbourg?» lui dit Anna Pavlovna.

C'était vrai en effet: l'architecte lui avait déclaré que des arrangements intérieurs étaient indispensables, et il l'avait laissé faire.

«C'est très bien, mais ne déménagez pas de chez le prince Basile; il est bon d'avoir un ami comme le prince, j'en sais quelque chose, dit Anna Pavlovna, en souriant à ce dernier.... Vous êtes si jeune, vous avez besoin de conseils; vous ne m'en voudrez pas d'user de mon privilège de vieille femme...»

Elle s'arrêta dans l'attente d'un compliment, comme le font habituellement les dames qui parlent de leur âge.

«Si vous vous mariez, ce sera autre chose!...»

Et elle enveloppa Pierre et Hélène d'un même regard. Ils ne se voyaient pas, mais Pierre la sentait toujours dans une proximité effrayante pour lui, et il murmura une réponse banale.

Rentré chez lui, il ne put s'endormir; il pensait toujours à ce qu'il avait éprouvé. Il venait seulement de comprendre que cette femme qu'il avait connue enfant, et dont il disait distraitement: «Oui, elle est belle,» pouvait lui appartenir.

«Mais elle est bête, je l'ai toujours dit, pensait-il. Il y a donc quelque chose de mauvais, de défendu dans le sentiment qu'elle a provoqué en moi. Ne m'a-t-on pas raconté que son frère Anatole avait eu de l'amour pour elle et elle pour lui, et que c'est à cause de cela qu'il avait été renvoyé? Son autre frère, c'est Hippolyte; son père, c'est le prince Basile; ce n'est pas bien,» pensait-il.

Et cependant, au milieu de toutes ces réflexions vagues sur la valeur morale d'Hélène, il se surprenait souriant et rêvant à elle, à elle devenue sa femme, avec l'espoir qu'elle pourrait l'aimer et que tout ce qu'on avait pu en dire était faux, et tout à coup il la revoyait de nouveau, non pas elle, Hélène, mais ce corps charmant revêtu de blanches draperies.

«Pourquoi donc ne l'avais-je pas vue ainsi auparavant?...» Et, trouvant quelque chose de malhonnête et de répulsif dans ce mariage, il se reprochait sa faiblesse.