Au moment où il entrait, le prince André, avec cette politesse fatiguée qui dissimule l'ennui, mais que le devoir impose, écoutait un général russe décoré, d'un certain âge et rouge de figure, qui, planté sur la pointe des pieds, lui exposait son affaire de cet air craintif habituel au soldat:

«Très bien, ayez l'obligeance d'attendre,» répondit-il au général, avec cet accent français qu'il affectait en parlant russe, lorsqu'il voulait être dédaigneux.

Ayant aperçu Boris, et sans plus s'occuper du pétitionnaire, qui courait après lui en réitérant sa demande et en assurant qu'il n'avait pas fini, le prince André vint à lui et le salua amicalement. À ce changement à vue, Boris comprit ce qu'il avait soupçonné tout d'abord, c'est qu'en dehors de la discipline et de la subordination, telles qu'elles sont écrites dans le code militaire, et telles qu'on les pratiquait au régiment, il y en avait une autre bien plus essentielle, qui forçait ce général à la figure enluminée à attendre patiemment le bon plaisir du capitaine André, du moment que celui-ci préférait causer avec le sous-lieutenant prince Boris Droubetzkoï. Il se promit de se guider à l'avenir d'après ce dernier code et non d'après celui qui était en vigueur. Grâce aux lettres de recommandation dont on l'avait pourvu, il se sentait placé cent fois plus haut que ce général, qui, une fois dans les rangs, pouvait l'écraser, lui simple sous-lieutenant de la garde.

«Je regrette de vous avoir manqué hier, dit le prince André en lui serrant la main. J'ai couru toute la journée avec des Allemands. J'ai été avec Weirother faire une inspection et étudier la dislocation des troupes, et vous savez que, lorsque les Allemands se piquent d'exactitude, on n'en finit plus.»

Boris sourit et fit semblant de comprendre ce qui devait être connu de tout le monde. C'était pourtant la première fois qu'il entendait le nom de Weirother et le mot de «dislocation».

«Ainsi donc, mon cher, vous voulez devenir aide de camp?

—Oui, répondit Boris en rougissant malgré lui, je désirerais le demander au général en chef; le prince Kouraguine lui en aura sans doute écrit. Je le désirerais surtout parce que je doute que la garde voie le feu, ajouta-t-il enchanté de trouver ce prétexte plausible à sa requête.

—Bien, bien, nous en causerons, dit le prince André; aussitôt mon rapport présenté au sujet de ce monsieur, je serai à vous.»

Pendant son absence, le général, qui comprenait autrement que Boris les avantages de la discipline sous-entendue, jeta un regard furieux sur cet impudent sous-lieutenant qui l'avait empêché de raconter en détail son affaire; ce dernier en fut un peu décontenancé, et attendit avec impatience le retour du prince André, qui l'emmena aussitôt dans la grande salle aux cinq lits.

«Voici, mon cher, mes conclusions: vous présenter au général en chef est parfaitement inutile; il vous dira mille amabilités, vous engagera à dîner chez lui... (Ce ne serait pourtant pas trop mal par rapport à cette autre discipline, se dit Boris en lui-même...) et il ne fera rien de plus, car on formerait bientôt tout un bataillon de nous autres aides de camp et officiers d'ordonnance. Je vous propose autre chose, d'autant mieux que Koutouzow et son état-major n'ont plus la même importance. Dans ce moment, tout est concentré dans la personne de l'Empereur; ainsi donc, nous irons voir le général aide de camp prince Dolgoroukow, un de mes bons amis, un excellent homme, à qui j'ai parlé de vous; peut-être trouvera-t-il moyen de vous placer auprès de lui, ou bien même plus haut, plus près du soleil.»