—Mais, lui dit Bolkonsky, il me semble qu'entre ne pas le reconnaître Empereur et l'appeler général il y a une différence.
—Certainement, et c'était là la difficulté, continua vivement Dolgoroukow. Aussi Bilibine, qui est fort intelligent, proposa l'adresse suivante: «À l'usurpateur et à l'ennemi du genre humain.»
—Rien que cela?
—En tout cas, Bilibine a sérieusement tourné la difficulté, en homme d'esprit qu'il est....
—Comment?
—Au chef du gouvernement français!—C'est bien, n'est-ce pas.
—Très bien, mais ça lui déplaira fort, dit Bolkonsky.
—Oh! sans aucun doute! Mon frère, qui le connaît, ayant plus d'une fois dîné chez cet Empereur à Paris, me racontait qu'il n'avait jamais vu de plus fin et de plus rusé diplomate: l'habileté française jointe à l'astuce italienne! Vous connaissez sans doute toutes les histoires du comte Markow, le seul qui ait su se conduire avec lui. Connaissez-vous celle du mouchoir? elle est ravissante! Et ce bavard de Dolgoroukow, s'adressant tantôt à Boris, tantôt au prince André, leur raconta comment Bonaparte, voulant éprouver notre ambassadeur, avait laissé tomber son mouchoir à ses pieds, et, dans l'attente de le lui voir ramasser, s'était arrêté devant lui; comment Markow, laissant aussitôt tomber le sien tout à côté, le ramassa sans toucher à l'autre.
—Charmant, dit Bolkonsky; mais deux mots, mon prince: je viens en solliciteur pour ce jeune homme...»
Un aide de camp qui venait chercher Dolgoroukow de la part de l'Empereur ne donna pas au prince André le temps de finir sa phrase.