—La réserve, Sire!» répondit une voix humaine, après la voix divine qui avait parlé.
L'Empereur s'arrêta devant Rostow. La beauté de sa figure, plus frappante encore dans ce moment que le jour de la revue, brillait d'entrain et de jeunesse, et cet air d'innocente jeunesse, tout rayonnant de la vivacité de l'adolescence, n'enlevait rien à la sereine majesté de ses traits. En parcourant des yeux l'escadron, son regard rencontra l'espace d'une seconde celui de Rostow. Avait-il compris ce qui bouillonnait dans l'âme de ce dernier? Rostow en était convaincu, car il avait senti passer sur lui le doux chatoiement de ses beaux yeux bleus.
Relevant les sourcils, l'Empereur éperonna brusquement son cheval et s'élança au galop en avant.
Le jeune souverain n'avait pu se refuser le plaisir d'assister à l'engagement, malgré tous les avis contraires de ses conseillers, et, s'étant séparé à midi de la troisième colonne qu'il suivait, il allait rejoindre l'avant-garde, lorsqu'au moment où il atteignait les hussards, plusieurs aides de camp lui apportèrent la nouvelle de l'heureuse issue de l'affaire.
Cette bataille, qui ne consistait, par le fait, qu'en la prise d'un escadron français, lui fut représentée comme une grande victoire, si bien que l'Empereur et même l'armée, avant que la fumée se fût dissipée, étaient persuadés que les Français avaient été vaincus, et obligés de battre en retraite. Peu d'instants après le départ de l'Empereur, la division du régiment de Pavlograd reçut l'ordre d'avancer, et Rostow eut encore une fois le bonheur d'apercevoir l'Empereur dans la petite ville de Vischau. Quelques blessés et quelques tués qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever y gisaient encore sur la place où la fusillade avait été la plus chaude. L'Empereur, accompagné de sa suite civile et militaire, monté sur un cheval alezan, se penchait de côté, portant d'un geste plein de grâce une lorgnette d'or à ses yeux, et regardait un soldat étendu à ses pieds, sans casque et la tête ensanglantée. L'aspect de ce blessé, horrible à voir, si près de l'Empereur, fut désagréable à Rostow; il s'aperçut de la contraction de son visage et du frissonnement qui parcourait tout son être; il vit son pied presser nerveusement le flanc de sa monture, qui, bien dressée, conservait une immobilité complète. Un aide de camp descendit de cheval pour soulever le blessé, qui poussa un gémissement, et il le posa sur un brancard.
«Doucement, doucement; ne peut-on pas faire cela plus doucement?» dit l'Empereur, avec un accent de compassion qui prouvait que sa souffrance était plus vive que celle du mourant.
Il s'éloigna, et Rostow, qui avait remarqué ses yeux humides de larmes, l'entendit dire en français à Czartorisky:
«Quelle terrible chose que la guerre!»
L'avant-garde établie en avant de Vischau, en vue de l'ennemi, qui ce jour-là cédait le terrain sans la moindre résistance, avait reçu les remerciements de l'Empereur, la promesse de récompenses et une double ration d'eau-de-vie pour les hommes. Les grands feux du bivouac pétillaient encore plus gaiement que la veille, et les chants des soldats remplissaient l'air. Denissow fêtait son avancement au rang de major, et Rostow, légèrement gris à la fin du souper, proposa de porter la santé de Sa Majesté, non pas la santé officielle de l'Empereur comme souverain, mais la santé de l'Empereur comme homme plein de cœur et de charme....
«Buvons à sa santé, s'écria-t-il, et à la prochaine victoire!... Si nous nous sommes bien battus, si nous n'avons pas reculé à Schöngraben devant les Français, que sera-ce maintenant que nous l'avons, lui, à notre tête? Nous mourrons avec bonheur pour lui, n'est-ce pas, messieurs? Je ne m'exprime peut-être pas bien, mais je le sens et vous aussi! À la santé de l'empereur Alexandre 1er! Hourra!