Il se raffermit sur sa selle pour aller inspecter encore une fois ses hussards. La nuit lui parut moins sombre: il distinguait confusément à gauche une pente douce, et vis-à-vis, s'élevant à pic, un noir mamelon, sur le plateau duquel s'étalait une tache blanche dont il ne pouvait se rendre compte. Était-ce une clairière éclairée par la lune, des maisons blanches, ou une couche de neige? Il crut même y apercevoir un certain mouvement:
«Une tache blanche? se dit Rostow, c'est de la neige à coup sûr; une tache!» répéta-t-il, à moitié endormi.
Et il retomba dans ses rêves....
«Natacha! murmura-t-il, elle ne voudra jamais croire que j'ai vu l'Empereur!
—À droite, Votre Noblesse, il y a là des buissons!» lui dit le hussard devant lequel il passait.
Il releva la tête, et s'arrêta. Il se sentait vaincu par le sommeil de la jeunesse:
«Oui, mais à quoi vais-je penser? Comment parlerai-je à l'Empereur?... Non, non, ce n'est pas ça...»
Et sa tête s'inclinait de nouveau, lorsque dans son rêve, croyant qu'on tirait sur lui, il s'écria en se réveillant en sursaut:
«Qui va là?...»
Et il entendit au même instant, là où il supposait devoir être l'ennemi, les cris retentissants de milliers de voix; son cheval et celui du hussard qui marchait à ses côtés dressèrent les oreilles. À l'endroit d'où ces cris partaient brilla et s'éteignit un feu solitaire, puis un autre scintilla, et toute la ligne des troupes ennemies échelonnées sur la montagne s'éclaira subitement d'une traînée de feux, pendant que les clameurs allaient en augmentant. Rostow pouvait reconnaître, par les intonations, que c'était du français, bien qu'il fût impossible de distinguer les mots à cause du brouhaha.