—Pourquoi effrayant?... Vaska est un brave garçon.
—Tu l'appelles Vaska? Comme c'est drôle!... Et il est vraiment bon?
—Mais oui!
—Adieu, dépêche-toi, et viens prendre le thé... tous ensemble!»
Natacha quitta la chambre sur la pointe des pieds comme une véritable danseuse, et en souriant comme une petite fille de quinze ans. Rostow se rendit bientôt au salon, où il trouva Sonia; il rougit et ne sut comment l'aborder. Ils s'étaient embrassés la veille dans leur première explosion de joie, mais aujourd'hui ils comprenaient que ce n'était plus possible; il sentait poser sur lui le regard interrogateur de sa mère et de ses sœurs, qui cherchaient à pressentir ce qu'il allait faire. Il lui baisa la main et lui dit «vous», tandis que leurs yeux, se rencontrant, semblaient se tutoyer et s'embrasser avec tendresse; ceux de Sonia semblaient implorer son pardon, pour avoir osé lui rappeler sa promesse par l'intermédiaire de Natacha et le remercier de son amour. Lui, de son côté, la remerciait de l'avoir dégagé de sa parole et lui disait qu'il ne cesserait jamais de l'aimer, parce que la voir c'était l'aimer.
«Voilà qui est singulier, dit Véra, profitant d'un moment de silence général: Sonia et Nicolas se disent «vous,» comme des étrangers.» Elle avait dit juste comme toujours, mais comme toujours aussi elle avait parlé mal à propos, et chacun, sans en excepter la vieille comtesse, qui voyait dans cet amour un obstacle à un brillant mariage pour son fils, rougit d'un air embarrassé. Denissow entra au même moment, vêtu d'un nouvel uniforme, pommadé, parfumé, frisé comme un jour de bataille, et son amabilité inusitée avec les dames causa à Rostow une profonde surprise.
II
Revenu de l'armée, Nicolas Rostow fut reçu, par sa famille, en fils chéri, en héros; par sa parenté, en jeune homme distingué et bien élevé; par ses connaissances, comme un charmant lieutenant de hussards, danseur élégant et l'un des plus beaux partis de Moscou.
Les Rostow comptaient tout Moscou au nombre de leurs habitués. Le comte, qui avait renouvelé à la Banque l'engagement de ses terres, était complètement à flot cette année, et Nicolas, devenu propriétaire d'un superbe trotteur, poussait le genre jusqu'à porter un pantalon comme personne n'en avait encore vu dans la ville, et des bottes à la mode, aux points relevées, avec de petits éperons en argent. Il passait gaiement son temps, et éprouvait ce sentiment du bien-être retrouvé que l'on ressent si vivement lorsqu'on en a été longtemps privé. Grandi et devenu homme à ses propres yeux, le souvenir de son désespoir, quand il avait manqué son examen de catéchisme, de l'emprunt fait à Gavrilo l'isvostohik, des baisers échangés en secret avec Sonia, tout cela ne lui semblait qu'un enfantillage qui se perdait bien loin derrière lui; tandis que maintenant il était un lieutenant de hussards avec le dolman argenté, la croix de soldat de Saint-Georges sur la poitrine; il avait un beau trotteur qu'il entraînait pour les courses de société, en compagnie d'amateurs connus, âgés et respectables; il avait lié connaissance avec une dame qui demeurait sur le boulevard et chez laquelle il passait ses soirées; enfin, il dirigeait la mazurka au bal des Arkharow, parlait guerre avec le feld-maréchal Kamenski, dînait au club anglais, et tutoyait un colonel de quarante ans, ami de Denissow.
Comme il n'avait pas vu l'Empereur depuis longtemps, la passion qu'il éprouvait autrefois pour lui s'était affaiblie, mais il aimait à en parler et à laisser croire que son dévouement avait un motif inexplicable pour le commun des mortels, tout en partageant, au fond de son cœur, l'adoration dont Moscou, qui avait décerné à l'empereur Alexandre le surnom d'»Ange terrestre», entourait son souverain bien-aimé.