Ses dispositions achevées, il se disposait à aller retrouver «sa petite comtesse» et à se reposer un peu chez elle, lorsque se souvenant de différentes recommandations qu'il avait oubliées, il fit appeler de nouveau le maître queux et le maître d'hôtel, et recommença ses explications. La porte s'ouvrit, et le jeune comte entra d'un pas léger et assuré, en faisant sonner ses éperons. Les bons résultats d'une vie tranquille et heureuse se lisaient sur son teint reposé.

«Ah! mon garçon, la tête me tourne, dit le vieux comte un peu honteux de ses graves occupations; allons, aide-moi, il faudra avoir les chanteurs de régiment, il y aura aussi un orchestre... et les bohémiens? qu'en penses-tu? Vous les aimez vous autres militaires?

—Vraiment, cher père, je parie que le prince Bagration quand il se préparait à la bataille de Schöngraben, était moins affairé que vous aujourd'hui.

—Essayes-en, je te le conseille,» dit le vieux comte avec une feinte colère, et se retournant vers le maître d'hôtel, qui les examinait tour à tour avec une bonhomie intelligente: «Voilà la jeunesse, Phéoctiste; elle se moque de nous autres vieux.

—C'est vrai, Excellence; elle ne demande qu'à bien boire et à bien manger; quant aux apprêts et au service ça lui est bien égal.

—C'est ça, c'est ça,» s'écria le comte, et, empoignant les deux mains de son fils: «Je te tiens, polisson, et tu vas me faire le plaisir de prendre mon traîneau à deux chevaux et d'aller chez Besoukhow lui demander de ma part des fraises et des ananas. Il n'y en a que chez lui. S'il n'y est pas, va les demander aux princesses, puis tu iras au Rasgoulaï. Ipatka, le cocher, connaît le chemin; tu y trouveras Illiouchka le bohémien, celui qui dansait en casaquin blanc chez le comte Orlow, et tu l'amèneras ici.

—Avec les bohémiennes? ajouta Nicolas en riant.

—Voyons, voyons!» dit son père.

Le vieux comte en était là de ses recommandations, lorsque Anna Mikhaïlovna, qui, selon son habitude, était entrée à pas de loup, parut subitement auprès d'eux, avec cet air affairé et mêlé de fausse humilité chrétienne qui lui était habituel. Le comte, surpris en robe de chambre, ce qui du reste lui arrivait tous les jours, se confondit en excuses.

«Ce n'est rien, cher comte, dit-elle, en fermant doucement les yeux. Quant à votre commission, c'est moi qui la ferai. Le jeune Besoukhow vient d'arriver, et nous en obtiendrons tout ce dont vous avez besoin. Il faut que je le voie. Il m'a envoyé une lettre de Boris, qui, Dieu merci, est attaché à l'état-major.»