«Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien,» et là-dessus il rentrait enchanté dans le salon.

«Marie Lvovna Karaguine!» annonça d'une voix de basse le valet de pied de la comtesse en se montrant à la porte.

La comtesse réfléchit un instant, en savourant une prise de tabac qu'elle prenait dans une tabatière en or ornée du portrait de son mari.

«Dieu! que ces visites m'ont exténuée! Allons, encore cette dernière... elle est si bégueule!... Priez-la de monter,» répondit-elle tristement au laquais, comme si elle voulait dire: «Oh! celle-là va m'achever!»

Une dame, grande, forte, à l'air hautain, suivie d'une jeune fille au visage rond et souriant, entra au salon; elles étaient précédées toutes deux du frou-frou de leurs robes traînantes.

«Chère comtesse... il y a si longtemps... elle a été alitée, la pauvre enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai été si heureuse!»

Ces civilités à bâtons rompus se confondaient avec le frôlement des robes et le déplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait tant bien que mal jusqu'au moment où, grâce à une première pause, on pouvait décemment se permettre de lever la séance, tout en faisant ses adieux, et, après avoir recommencé les: «Je suis bien charmée... la santé de maman.... La comtesse Apraxine...» passer dans l'antichambre, mettre sa pelisse et son manteau et partir.

La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps de Catherine, qui était en ce moment la nouvelle du jour, fit naturellement les frais de la conversation, et il fut même question de son fils naturel, Pierre, celui-là même qui avait été si peu convenable à la soirée de Mlle Schérer.

«Je plains bien sincèrement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa santé est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!

—Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?» demanda la comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait déjà entendu conter au moins une quinzaine de fois.