«Nous avons aujourd'hui à dîner le colonel du régiment de Pavlograd; il est ici en congé et il l'emmènera. Que faire? dit le comte en haussant les épaules et en s'efforçant de parler gaiement d'un sujet qui lui avait causé beaucoup de chagrin.

—Je vous ai déjà déclaré, papa, que si vous me défendiez de partir, je resterais. Mais je ne puis être que militaire, je le sais très bien, car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir cacher ses sentiments, et je ne le sais pas,» continua-t-il en regardant ces demoiselles avec toute la coquetterie de son âge.

La petite chatte, les yeux attachés sur les siens, semblait guetter la minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours à sa nature féline.

«C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite. Bonaparte leur a tourné la cervelle à tous, et tous cherchent à savoir comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Après tout, je leur souhaite bonne chance,» ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de Mme Karaguine.

On se mit à parler de Napoléon, et Julie, c'était le nom de Mlle Karaguine, s'adressant au jeune Rostow:

«Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas été jeudi chez les Argharow. Je me suis ennuyée sans vous,» murmura-t-elle tendrement.

Le jeune homme, très flatté, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un aparté plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia, tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute frémissante, s'efforçait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle, et Sonia, lui répondant par un regard à la fois passionné et irrité, quitta la chambre, ayant beaucoup de peine à retenir ses larmes.

Toute la vivacité de Nicolas disparut comme par enchantement, et, profitant du premier moment favorable, il s'éloigna à sa recherche, la figure bouleversée.

«Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc,» dit la princesse Droubetzkoï en le suivant des yeux... «cousinage, dangereux voisinage[8]« «Oui,» reprit la comtesse, après l'éclipse de ce rayon de soleil et de vie apporté par toute cette jeunesse....

Et répondant elle-même à une question que personne ne lui avait adressée, mais qui la préoccupait constamment: