«Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture même!... Donc, il n'y a rien de mal là dedans.» Grâce à l'influence qu'Hélène exerçait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-là redevint tout à coup simple et naturel: «C'est une vraie grande dame, elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur. Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?» se demandait Natacha en la regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague surprise.
Marie Dmitrievna revint pour dîner: il était facile de voir, à son silence et à son air absorbé, qu'elle avait subi une défaite. Trop émue pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrément qu'elle n'aimait pas à la voir chez elle, et déconseilla toute intimité de ce côté.
«Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis, vas-y, cela te distraira!»
XIII
Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles à la soirée des Besoukhow. Bien que la société y fût très nombreuse, la majeure partie en était inconnue aux Rostow, et le comte remarqua même avec déplaisir qu'elle était presque exclusivement composée d'hommes et de femmes dont les allures se faisaient remarquer par un extrême laisser-aller. La jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Français, et entre autres Métivier, qui était devenu l'intime de la maison depuis l'arrivée d'Hélène à Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte prit-il, à part lui, la résolution de ne pas jouer, de ne pas quitter ses filles, et de les emmener aussitôt que la grande artiste aurait fini de déclamer.
Anatole, qui s'était placé près de la porte pour ne pas manquer leur entrée, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, déjà en proie à la même étrange émotion de vanité satisfaite et d'effroi indicible qu'elle avait éprouvée au théâtre.
Hélène la reçut avec force démonstrations de joie, et la complimenta très haut sur sa beauté et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges était allée se costumer dans une pièce voisine, on aligna les chaises, on s'assit, et Anatole se disposait à occuper une place à côté de Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en empara, et l'obligea ainsi à se mettre derrière eux.
Mlle Georges ne tarda pas à reparaître, drapée d'un châle rouge, relevé sur l'épaule, de manière à laisser voir, dans toute leur beauté, ses gros bras à fossettes; elle s'arrêta au milieu de l'espace qui lui avait été ménagé devant l'auditoire, prit une attitude affectée, qui souleva néanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard profond et sombre, elle se mit à déclamer en français une longue tirade de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour à tour, tantôt elle redressait la tête d'un air superbe; tantôt, roulant des yeux hagards, elle laissait échapper des sons rauques de sa puissante poitrine, et semblait prête à étouffer!
«Adorable! divin! délicieux!» criait-on de tous côtés. Natacha, le regard fixé sur la forte tragédienne, ne voyait ni ne comprenait rien; elle sentait seulement qu'elle était plongée de nouveau dans ce monde étrange, insensé, à mille lieues du réel, où le bien et le mal, l'extravagant et le raisonnable, se mêlaient et se confondaient. Effrayée et émue, elle attendait quelque chose.
Le monologue terminé, on se leva et l'on acclama Mlle Georges à tout rompre.