—Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... écoute-moi, répliqua Natacha avec emportement.
—Non, je ne le croirai jamais, répéta Sonia, et j'avoue que je n'y comprends rien.... Comment! pendant toute une année tu aimes un galant homme, et puis tout à coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi! Comment! en trois jours oublier tout?...
—Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime..., que je n'ai jamais aimé que lui. Mets-toi là, et écoute.» Alors elle l'attira à elle, en l'embrassant de force: «J'avais souvent entendu dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne l'avais pas encore éprouvé... il est tout différent de l'autre! À peine l'ai-je entrevu, que j'ai deviné en lui mon maître, je me suis sentie son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma faute!
—Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer ainsi... et cette lettre reçue en cachette? Comment as-tu pu l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir à dissimuler ni sa frayeur ni sa répugnance.
—Je n'ai plus de volonté, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout? s'écria Natacha avec une exaltation croissante, où se mêlait cependant une certaine crainte.
—S'il en est ainsi, j'empêcherai cela, je te le jure, je dirai tout.» Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.
—Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous sépare!...»
Sonia eut honte et pitié de sa terreur: «Qu'y a-t-il eu entre vous? Que t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?
—Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans répondre à sa question, ne me tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se mêler de cela, car je me suis confiée à toi.
—Mais pourquoi tous ces mystères? Pourquoi ne demande-t-il pas tout simplement ta main? Le prince André t'a laissée entièrement libre d'en disposer.... As-tu pensé, as-tu cherché à découvrir quelles sont «les raisons secrètes» de sa conduite?»