«Mais où donc en voulais-tu venir? répliqua celle-ci, qui ne se contenait plus.... T'enfermait-on à triple tour? Qui l'empêchait, lui, de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohémienne? Tu crois donc qu'on ne t'aurait pas rattrapée?... Quant à lui, c'est un vaurien, un scélérat!

—Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empêchée.... Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!» Et elle pleurait avec ce désespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux qui sentent qu'ils sont eux-mêmes la cause de leur malheur.

Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout à coup et retombant sur le canapé, s'écria: «Sortez, sortez, vous me méprisez, vous me détestez!»

Marie Dmitrievna tint bon, et continua à la sermonner et à lui répéter combien il était urgent de cacher ce déplorable scandale à son père, et que personne n'en saurait rien si elle consentait à ne pas se trahir. Natacha ne disait mot, ses larmes cessèrent, et le frisson et le tremblement de la fièvre s'emparèrent d'elle. Marie Dmitrievna lui glissa un oreiller sous la tête, la couvrit de deux couvertures bien chaudes, et la quitta, persuadée qu'elle finirait par s'endormir. Mais le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restèrent grands ouverts et fixes, son visage conserva une pâleur mate, elle ne versa plus une larme, et Sonia, qui s'approcha d'elle à plusieurs reprises pendant cette longue nuit, ne put en tirer un seul mot.

Le comte revint le lendemain pour l'heure du déjeuner. Il était de très belle humeur: sa vente ayant été heureusement terminée, rien ne le retenait plus à Moscou, et il avait hâte d'aller retrouver la comtesse, qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annonça que, sa fille s'étant trouvée sérieusement malade la veille, elle avait fait venir un médecin, et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait la chambre: assise à la croisée, les lèvres serrées, les yeux secs et fiévreux, elle suivait des yeux, avec une curiosité inquiète, les voitures et les piétons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un entrait chez elle. Elle attendait évidemment des nouvelles d'Anatole, elle espérait le voir arriver ou en recevoir un mot!

Le bruit des pas de son père la fit tressaillir, mais, à sa vue, l'expression de sa figure, un moment émue, redevint froide et irritée: elle ne se leva même pas.

«Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.

—Oui,» répondit-elle après quelques instants de silence. Ses questions furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement n'avait pas pour cause quelque pénible différend survenu entre elle et son fiancé: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en préoccuper. Marie Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe, ni de la prétendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'était opéré en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de Sonia: il devina qu'un grave événement avait dû se passer en son absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'était pas à l'honneur de sa fille, et de compromettre son insouciante gaieté, l'empêcha de questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait là rien d'important, et se borna à regretter qu'une raison de santé retardât de quelques jours leur départ pour la campagne.

XIX

Pierre, depuis l'arrivée de sa femme à Moscou, projetait de s'en absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le même toit qu'elle; la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers temps, contribua également à précipiter l'exécution de son projet. Il alla à Tver rendre visite à la veuve de Bazdéïew, qui lui avait promis de lui donner certains mémoires du défunt.