«Natacha tient à voir le comte, dit-elle.

—Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre? demanda Marie Dmitrievna.

—Elle s'est levée, et attend le comte au salon,» répliqua Sonia.

Marie Dmitrievna haussa les épaules:

«Quand sa mère arrivera-t-elle? Je suis à bout de forces. Quant à toi, ménage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitié, qu'on n'a pas le coeur de l'accabler.»

Natacha, amaigrie, pâle, mais n'ayant nullement l'air humilié, comme Pierre s'y attendait, le reçut debout au milieu du salon. Elle hésita en le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.

Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la main, mais elle s'arrêta tout à coup en suffoquant, et laissa retomber ses bras le long de son corps: c'était, sans qu'elle y songeât, sa pose habituelle, lorsque autrefois elle se préparait à chanter au milieu de la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure était changée!

«Pierre Kirilovitch, lui dit-elle précipitamment, le prince Bolkonsky était votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait été n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser à vous si...»

Pierre la regardait en silence; jusqu'à ce moment il l'avait, à part lui, accablée de reproches sanglants, il avait même essayé de la mépriser dans le fond de son coeur; mais à présent, à mesure qu'il sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches s'envolaient un à un.

«Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!» Sa voix se brisa, elle était vaincue par l'émotion, mais elle ne pleurait pas.