Marie Henrikovna était une jeune et jolie Allemande que le docteur du régiment avait épousée en Pologne et qu'il menait partout avec lui. Était-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou parce qu'il ne voulait pas s'en séparer pendant les premiers mois de leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur était devenue, parmi les officiers de hussards, un thème de plaisanteries inépuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils glissaient, à qui mieux mieux, dans la boue, et s'éclaboussaient dans les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'éloignait, et la lueur blafarde des éclairs à l'horizon ne perçait plus les ténèbres qu'à de longs intervalles.
«Rostow, où es-tu? criait Iline.
—Par ici, répondait Rostow.... Vois donc, quels éclairs!»
XIII
La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, où cinq officiers s'étaient réfugiés. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, à la place d'honneur, cachait en partie son mari étendu derrière elle et dormant profondément. On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux venus.
«On s'amuse donc ici? demanda Nicolas.
—Ah! vous êtes dans un bel état, vous autres, lui répondit-on... de vraies gouttières!... N'allez pas inonder notre salon.... N'abîmez pas la robe de Marie Henrikovna!» Rostow et son compagnon se mirent en quête d'un coin où, sans blesser la pudeur de cette dernière, il leur fût possible de mettre du linge sec. Ils en trouvèrent un, séparé du reste par une cloison, mais il était déjà occupé par trois officiers qui en remplissaient, à eux seuls, l'étroit espace: ils y jouaient aux cartes, à la lueur d'une chandelle fichée dans une bouteille vide, et se refusèrent à leur céder la place. Marie Henrikovna, touchée de compassion, leur prêta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se dissimulant derrière ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se débarrassèrent enfin de leurs habits mouillés.
On fit du feu tant bien que mal dans un poêle à moitié démoli, on dénicha une planche, qui fut posée sur deux selles recouvertes d'une schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut priée de remplir les devoirs de maîtresse de maison. Tous se groupèrent autour d'elle: l'un lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains; l'autre étendit son uniforme à ses pieds pour les préserver de l'humidité; le troisième drapa son manteau sur la fenêtre pour intercepter le froid; le quatrième enfin se mit à chasser les mouches qui auraient pu réveiller son mari.
«Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement.... Laissez-le, il a toujours le sommeil dur après une nuit blanche.
—Impossible! répliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me coupera un bras ou une jambe.»