Le vieux comte Rostow raconta à sa femme en pleurant ce qui s'était passé, et, donnant enfin son consentement formel à Pétia, il alla lui-même l'inscrire sur les contrôles du régiment des hussards.

Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou ôtèrent leurs uniformes, rentrèrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places chez eux et au club, et ordonnèrent à leurs intendants respectifs, non sans geindre quelque peu, et en s'étonnant eux-mêmes de ce qu'ils avaient voté, de prendre les mesures nécessaires pour former les milices.


CHAPITRE V

I

Pourquoi Napoléon faisait-il la guerre à la Russie? Parce qu'il était écrit qu'il irait à Dresde, qu'il aurait la tête tournée par la flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait l'influence enivrante d'une belle matinée de juin, et enfin qu'il se laisserait emporter par la colère en présence de Kourakine d'abord, et de Balachow ensuite.

Alexandre, se sentant personnellement offensé, se refusait à toute négociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins à bien commander son armée, afin de remplir son devoir et de conquérir la réputation d'un grand capitaine; Rostow s'était lancé à la poursuite des Français, parce qu'il n'avait pu résister au désir de faire un bon temps de galop sur une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en conséquence de leurs dispositions particulières, de leurs habitudes, de leurs désirs, les individus qui prenaient part à cette guerre mémorable. Leurs appréhensions, leurs vanités, leurs joies, leurs critiques; tous ces sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient être leur libre arbitre, étaient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, à leur insu, au résultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre compte. Tel est le sort invariable de tous les agents exécuteurs, d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus élevés dans la hiérarchie sociale.

Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs intérêts du moment n'ont laissé aucune trace, les effets historiques de cette époque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues personnelles, à l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni même Alexandre et Napoléon n'avaient certainement l'idée.

Il serait oiseux, à l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui ont amené les désastres des Français: ce sont évidemment, d'un côté, leur entrée en Russie dans une saison trop avancée, et l'absence de tous préparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractère même imprimé à la guerre par l'incendie des villes et l'excitation à la haine de l'ennemi chez le peuple russe. Une armée de 800 000 hommes, la meilleure du monde, ayant à sa tête le plus grand capitaine et devant elle un ennemi deux fois plus faible, guidé par des généraux inexpérimentés, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas les contemporains, et les efforts des Russes et des Français tendaient au contraire à paralyser constamment leurs seules chances de salut.

Dans les ouvrages historiques sur l'année 1812, les auteurs français se donnent beaucoup de mal pour prouver que Napoléon se rendait compte du danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, à s'étendre dans l'intérieur du pays, qu'il cherchait à livrer bataille, que ses maréchaux l'engageaient à s'arrêter à Smolensk... etc... etc.... Les auteurs russes, de leur côté, appuient avec autant de force sur le plan arrêté, d'après eux, dès le début de l'invasion, et destiné à attirer, à la façon des Scythes, Napoléon au coeur même de l'Empire, et ils produisent, à l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de déductions tirées des événements qui se passaient à cette époque; mais ces suppositions et ces déductions appartiennent évidemment à la catégorie des «on dit» sans valeur sérieuse, que l'historien ne saurait admettre sans s'écarter de la vérité, et tous les faits sont là pour les démentir.