—Oh! les femmes, les femmes!» murmurait-il encore, pendant que la kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un oeil connaisseur. Là-bas le seigle commençait déjà à jaunir; ici l'avoine encore verte s'élançait en touffes fortes et serrées. Les blés d'été, exceptionnellement beaux cette année, réjouissaient la vue du vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de côté et d'autre, et chemin faisant il récapitulait dans sa tête son programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant avec inquiétude s'il n'avait pas par malheur oublié quelque commission de son maître.

Deux fois il s'arrêta pour faire manger et reposer ses chevaux, et enfin, dans la soirée du 16 août, il arriva à la ville. Pendant le trajet il avait dépassé plusieurs trains de bagages et même des troupes en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups de feu à une grande distance, mais il n'y prêta aucune attention. Ce qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp établi dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorbé comme il l'était par ses affaires et par ses calculs, il oublia bientôt ce singulier incident.

Il y avait environ trente ans que tout l'intérêt de son existence se concentrait dans l'exécution de la volonté de son maître; aussi ce qui ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait guère, et n'existait même pas pour lui.

Arrivé dans le faubourg de la ville, il s'arrêta devant une espèce d'auberge, tenue par un certain Férapontow, chez qui il logeait d'habitude. Ce Férapontow avait acheté autrefois, de la main légère d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en détail lui avait si bien profité que de fil en aiguille il s'était bâti une maison, une auberge, et faisait maintenant un commerce considérable de farine. Ce paysan à cheveux noirs, à physionomie avenante, âgé de quarante ans environ, avait un gros ventre, des lèvres épaisses, un nez camard, et deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronçait presque constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.

«Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les autres la quittent.

—Comment cela?

—Est-il bête, ce peuple? Il craint les Français!

—Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.

—C'est ce que je leur répète. Je leur ai dit aussi que l'ordre a été donné de ne pas «le» laisser entrer; donc c'est sûr, il n'entrera pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la panique pour demander trois roubles par chariot de transport.»

Jakow Alpatitch, qui l'écoutait avec distraction, l'interrompit pour faire donner du foin à ses chevaux et préparer le samovar; puis il se coucha, après avoir savouré une bonne tasse de thé.