«Tu répondras au prince et à la princesse, dit-il avec hâte, que je ne sais rien, et que, selon mes instructions supérieures.... Tiens, voici!...» et il lui donna un imprimé. «Le prince est souffrant, je lui conseille d'aller à Moscou; j'y vais moi-même: tu lui diras aussi que je n'ai agi...» mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussière et de sueur se précipita dans la chambre, lui dit quelques mots en français, et la figure du gouverneur prit une expression d'épouvante.

—Va, va!» ajouta-t-il en congédiant Alpatitch d'un signe de tête. Ce dernier sortit aussitôt, et tous les regards, avides de nouvelles, se portèrent sur lui avec une inquiétude marquée. Retournant en toute hâte à son auberge, il prêta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade, qui se rapprochait. L'imprimé contenait ce qui suit:

«Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais exposée. Moi d'un côté, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville pour nous y réunir, le 22 de ce mois, et les armées défendront alors conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confié à vos soins, jusqu'à ce que leurs efforts aient repoussé les ennemis de la patrie, ou jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous voyez donc que vous pouvez, en toute sécurité, rassurer les habitants de Smolensk, car, lorsqu'on est défendu par deux armées aussi vaillantes que les nôtres, on peut être sûr de la victoire! (Ordre du jour de Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.—1812).»

Le peuple inquiet errait dans les rues.

On voyait à tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger vers les portes de la ville. Quelques-uns, prêts à partir, stationnaient devant la boutique qui touchait à celle de Férapontow; les femmes criaient et pleuraient en échangeant leurs dernières recommandations, et un roquet aboyait en sautant à la tête des chevaux.

Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacité inaccoutumée de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le réveilla, lui ordonna de mettre les chevaux à la kibitka et alla chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du propriétaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que dominait la voix irritée et rauque de Férapontow. La cuisinière, pareille à une poule effarée, courait en tous sens dans la pièce d'entrée.

«Il l'a battue, battue! not'maîtresse, jusqu'à la mort! criait-elle.

—Pourquoi? demanda Alpatitch.

—Parce qu'elle l'a supplié de la laisser partir! «Emmène-moi, lui disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?» Et il l'a battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!»

Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un mouvement de tête affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la chambre qui contenait ses emplettes.