Le docteur, qu'on alla chercher à la ville voisine, le veilla toute la nuit, et déclara que le côté droit avait été frappé de paralysie. Le séjour à Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la princesse Marie fit transporter le malade à Bogoutcharovo, et envoya son neveu à Moscou sous la garde de Dessalles.

Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils, toujours dans le même état. Il n'avait plus sa tête: étendu sans mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots inarticulés, et l'on ne pouvait parvenir à deviner s'il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforçait évidemment d'exprimer un désir que personne n'arrivait à comprendre. Était-ce une fantaisie de malade, ou l'idée d'un cerveau affaibli? Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On l'ignorait.

Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie était sûre du contraire, et l'inquiétude que le vieux prince témoignait, quand elle était en sa présence, la confirmait dans cette supposition.

Il n'y avait plus à espérer de le guérir, et il était impossible de le transporter, car on aurait risqué de le voir mourir pendant le trajet. «La fin, la fin elle-même ne serait-elle pas préférable à cet état?» se disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit, et, faut-il l'avouer? elle épiait ses moindres mouvements, non pour y découvrir un symptôme rassurant, mais souvent au contraire pour y surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui était encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler à elle-même, c'est que, depuis la maladie de son père, toutes ses aspirations intimes, toutes ses espérances, oubliées depuis tant d'années, s'étaient tout à coup réveillées en elle: le rêve d'une vie indépendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la tyrannie paternelle, la possibilité d'aimer et de jouir enfin du bonheur conjugal, se représentaient constamment à son imagination comme autant de tentations du démon. Malgré ses efforts pour les chasser loin d'elle, elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent à rêver et à combiner le plan de sa nouvelle existence, quand «lui» ne serait plus là! Pour repousser la séduction de ces pensées, elle avait recours à la prière: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emportée par un autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en contraste complet avec l'atmosphère morale qui l'avait entourée et emprisonnée jusqu'à ce jour. La prière avait été alors son unique consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicitée par les soucis de la vie matérielle. Il n'était pas non plus sans danger de demeurer plus longtemps à Bogoutcharovo; les Français approchaient, et déjà une propriété voisine venait d'être dévastée par les maraudeurs.

Le docteur insistait pour que l'on transportât le malade; le maréchal de noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie à partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la présence des troupes françaises à quarante verstes: «les villages avaient déjà reçu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne répondait de rien si elle ne partait immédiatement.»

Elle s'y décida enfin, et fixa son départ au 15 septembre; les préparatifs et les ordres à donner l'occupèrent toute la journée du 14, mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se déshabiller, dans la chambre contiguë à celle de son père. Ne pouvant dormir, elle s'approcha plus d'une fois de la porte pour écouter, et elle l'entendait souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu entrer chez lui, mais la crainte l'en empêchait; elle savait par expérience combien tout signe de terreur était désagréable à son père, qui se détournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effaré involontairement fixé sur lui; elle savait que son apparition, la nuit, à une heure inusitée, lui causerait une violente irritation!... Et jamais cependant il ne lui avait inspiré autant de compassion. Un revirement s'était opéré en elle: elle redoutait maintenant de le perdre, et, en repassant dans sa mémoire les longues années de leur vie commune, elle découvrait dans chacun de ses actes une preuve de son affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se glissait au milieu de son attendrissement rétrospectif, elle la chassait bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin, n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, épuisée, vers le matin, et ne se réveilla que fort tard.

La netteté de perception qui accompagne habituellement le réveil lui démontra clairement alors quelle était sa préoccupation constante, et, prêtant l'oreille et n'entendant derrière la porte que le même murmure, elle se dit avec un soupir de fatigue:

«C'est donc toujours la même chose!... Mais qu'est-ce donc que je désire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort?» s'écria-t-elle avec dégoût à cette pensée involontaire. Se levant à la hâte, elle s'habilla, fit sa prière et sortit sur le perron: on mettait les chevaux à la voiture, et l'on y emballait les derniers effets.

Le temps était doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse.

«Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est possible de le comprendre un peu, il a la tête assez fraîche. Venez, il vous demande.»