«Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe qui, et dis à Amalia Karlovna que je veux être seule! Il faut partir, partir au plus vite!» s'écria-t-elle, épouvantée à l'idée de tomber entre les mains des Français.

Que dirait le prince André si cela arrivait! À l'idée de demander, elle, la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du général Rameau, et de devenir son obligée, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierté révoltée, elle rougissait et pâlissait de colère tour à tour. Son imagination lui dépeignait l'humiliation qu'elle aurait à subir: «Les Français s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de cette pièce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par charité un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fraîche de mon père, pour voler ses croix et ses décorations.... Je les entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai témoigner à ma douleur une fausse sympathie.» Voilà ce que pensait la princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les opinions et les sentiments de son frère et de son père; car n'était-elle pas leur représentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se seraient conduits eux-mêmes? Comme elle cherchait à se rendre un compte exact de sa situation, les exigences de la vie, la nécessité, le désir même de vivre, qu'elle croyait à jamais éteint en elle par la mort de son père, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.

Émue, agitée, elle appelait et questionnait tour à tour le vieux Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Français. L'architecte, à moitié endormi, se borna à sourire et à répondre vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise pendant les quinze années passées au service du vieux prince. La figure épuisée et fatiguée de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur profonde; il répondit, avec une obéissance passive, à toutes les questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'à terre, s'arrêta sur le seuil de la porte.

«Dronouchka...» lui dit-elle, en s'adressant à lui comme à un vieil et fidèle ami, car n'était-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle était encore enfant, lui rapportait son pain d'épice chaque fois qu'il allait à la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... «Dronouchka, aujourd'hui, après le malheur qui...» Elle s'arrêta suffoquée par l'émotion.

«Nous marchons tous sous l'égide de Dieu, dit Drone avec un soupir.

—Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai personne à qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne puis pas partir?

—Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!

—On m'a assuré qu'il y avait du danger à le faire, à cause de l'ennemi, et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule... et cependant je tiens à quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou demain au petit jour.»

Drone garda le silence, et lui lança un regard à la dérobée.

«Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantôt à Jakow Alpatitch.