Et la comtesse ne put s'empêcher de rire.
«Pas du tout; l'autre est un franc-maçon, je l'ai découvert: il est bon, parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment vous faire comprendre cela?...
—Petite comtesse, tu ne dors pas?» cria au même moment le comte de l'autre côté de la porte.
Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'élança dans sa chambre par la sortie opposée.
Elle fut longtemps à s'endormir: elle pensait à mille choses à la fois, et elle en arrivait toujours à conclure que personne ne pouvait deviner, ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. «Et Sonia me comprend-elle?» Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement pelotonnée, ses belles et épaisses nattes enroulées autour de la tête. «Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le reste lui est indifférent. Maman non plus! C'est vraiment étonnant! Je suis très intelligente, et comme... elle est jolie!» ajoutait-elle en mettant cette réflexion à son adresse dans la bouche d'un tiers créé par son imagination et qui devait être le phénix des hommes, un esprit supérieur! «Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu, jolie, charmante, adroite comme une fée; elle nage, elle monte à cheval dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!...» Et Natacha fredonna aussitôt quelques mesures de son passage favori de la messe de Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela Douniacha et lui commanda d'éteindre la bougie. Douniacha n'avait pas encore quitté la chambre, que Natacha s'était envolée dans le monde heureux des songes, où tout était aussi beau, aussi facile que dans la vie réelle, mais bien plus attrayant, car ce n'était pas la même chose.
Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, dès lors, cessa ses visites.
XIV
Le 31 décembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage considérable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y était invité, et l'Empereur même avait promis d'y venir.
Une brillante illumination éclairait de mille feux la façade de l'hôtel, qui était situé sur le quai Anglais. L'entrée était tendue de drap rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-maître de police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et repartaient, et la file des laquais en livrée, de gala et des chasseurs aux plumets multicolores se succédait sans interruption. Les portières s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires et civils en grand uniforme, chamarrés de cordons et de décorations, en descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppées dans leurs manteaux d'hermine, franchissaient à la hâte et sans bruit le passage recouvert de drap rouge.
Dès qu'un nouvel équipage s'arrêtait, un murmure courait par la foule, qui se découvrait: «Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un prince étranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet,» se disait-on. Et un individu, mieux habillé que ceux qui l'entouraient, leur nommait à haute voix les arrivants et semblait les connaître tous.