«Voyez-vous là-bas cette tête grise avec des cheveux bouclés? c'est le ministre de Hollande,» dit-elle en indiquant un homme âgé et entouré de dames, qu'il faisait pouffer de rire.
«Ah! voilà la reine de Pétersbourg, la comtesse Besoukhow, ajouta-t-elle en désignant Hélène, qui faisait son entrée. Comme elle est belle! Elle ne le cède en rien à Marie Antonovna! Regardez comme jeunes et vieux s'empressent à lui faire leur cour.... Elle est belle et intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-là, voyez, elles sont laides, mais encore plus recherchées, si c'est possible, que la belle Hélène; ce sont la femme et la fille d'un archimillionnaire!—Là-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,» continua-t-elle, en leur désignant un grand chevalier-garde, très beau garçon, portant haut la tête, qui venait de passer à côté d'elles sans les voir. «Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'héritière aux millions. Votre cousin Droubetzkoï la courtise aussi...—Mais certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est Caulaincourt, répondit-elle à une question de la comtesse. Ne dirait-on pas un roi? Ils sont du reste fort agréables tous ces Français; personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voilà enfin, la belle des belles, notre délicieuse Marie Antonovna; quelle simplicité dans sa toilette!... ravissante!...—Et ce gros en lunettes, ce franc-maçon universel, Besoukhow, quel pantin à côté de sa femme!»
Pierre se frayait un passage dans la foule en balançant son gros corps, en saluant de la tête, de droite et de gauche, avec sa bonhomie familière, et aussi à son aise que s'il traversait un marché; il semblait chercher quelqu'un.
Natacha aperçut avec joie cette figure connue, «ce pantin,» comme disait Mlle Péronnsky, qui lui avait promis de venir à ce bal et de lui amener des danseurs.
Il était déjà tout près d'elle, lorsqu'il s'arrêta pour causer avec un militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agréable, qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarré de décorations: c'était Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitôt. Elle le trouva plus animé, rajeuni, embelli:
«Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a passé la nuit chez nous à Otradnoë; le vois-tu?
—Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Péronnsky, je ne puis le souffrir! Il fait à présent la pluie et le beau temps; c'est un orgueilleux, comme son père. Il s'est lié avec Spéransky et compose toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manière d'être avec les dames; en voici une qui lui parle, et il se détourne! Je lui aurais nettement dit ma façon de penser, s'il m'avait traitée ainsi!»
XVI
Soudain un frémissement parcourut tous les groupes, on se porta en avant, on recula, on se sépara, l'orchestre éclata en une bruyante fanfare, et l'Empereur, suivi du maître et de la maîtresse de la maison, fit son apparition. Il s'avança rapidement entre les deux haies vivantes qui s'étaient formées sur son passage, saluant de tous les côtés, et visiblement pressé de s'affranchir au plus vite de ces démonstrations inévitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se précipita sur ses pas, puis, refoulée en arrière, elle démasqua la porte, auprès de laquelle Sa Majesté causait avec la maîtresse de la maison, aux sons de la polonaise du jour commençant par ces paroles: «Alexandre, Élisabeth excitent notre enthousiasme.» Un jeune homme tout effaré supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, oubliant toute convenance, oubliant même leur toilette, jouèrent des coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commençaient à se former pour la danse.
On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main à la maîtresse de la maison et marchant à contre-mesure, ouvrit le cortège. Le maître de la maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis venaient des ambassadeurs, des ministres, des généraux. La majorité des dames avait été engagée et s'était jointe à la polonaise, pendant que Natacha, sa mère et Sonia faisaient tapisserie avec la minorité. Ses bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, à peine naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, indécise, entre une grande joie et une grande déception. Ni l'Empereur ni les gros bonnets ne l'intéressaient; une seule pensée la tourmentait. «Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soirée? Tous ces hommes semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent certainement pas que je brûle du désir de danser, que je danse dans la perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.» La musique, qui ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de pleurer.