Il avait à ses côtés son valet de chambre, Sémione Tchekmar, bon cavalier, mais alourdi par l'âge, qui tenait en laisse trois grands lévriers gris à long poil (d'une race particulière à la Russie et spécialement destinés à chasser le loup), intelligents mais vieux, qui se reposaient à ses pieds. À cent pas plus loin se tenait l'écuyer du comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiablé. Le comte, fidèle à ses habitudes, avala une «tcharka[4]«d'excellente et véritable eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la course lui donnèrent des couleurs, ses yeux s'animèrent, et, emmailloté dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait à un enfant que l'on mène promener.

Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi terminé sa besogne, examina son maître, avec lequel il ne faisait qu'une âme depuis trente ans, et, le voyant d'humeur si agréable, se prépara à entamer avec lui une conversation aussi agréable que son humeur. Un troisième personnage à cheval, un vieillard à barbe blanche, en cafetan de femme, portant une coiffure très élevée, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrêta un peu en arrière du comte, c'était le bouffon Nastacia Ivanovna.

«Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bête, tu auras affaire à Danilo.

—J'ai, moi aussi, bec et ongles, répliqua Nastacia Ivanovna.

—Chut, chut!» fit le comte.

Et, se tournant vers Sémione, il ajouta:

«As-tu vu Nathalie Ilinischna?... où est-elle?

—Elle est avec son frère près des halliers de Yarow, voilà un plaisir pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!

—N'est-ce pas étonnant de la voir à cheval, Sémione, hein? Comme elle monte, on dirait un homme!

—Comment ne pas s'en étonner?... Peur de rien, et si ferme en selle!