Toujours extrême dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas, qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de violence et d'arbitraire attribués à Ilaguine le détestait cordialement, le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui, serrant avec colère son fouet dans sa main, prêt à en venir sans réflexion aux dernières extrémités.

À peine avait-il tourné le bois, qu'il vit venir à sa rencontre un gros cavalier coiffé d'un bonnet garni de castor, monté sur un beau cheval noir et suivi de deux écuyers: c'était Ilaguine en personne.

Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait à affronter, Nicolas trouva un voisin fort aimable, fort bien élevé et très désireux de faire sa connaissance, soulevant à demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son chasseur serait sévèrement puni pour avoir chassé avec une meute qui ne lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses propres terres.

Natacha, fort inquiète, et daignant que cet entretien ne prit une mauvaise tournure avait suivi son frère de loin, elle se rapprocha en voyant les saints qu'on échangeait de part et d'autre, Ilaguine, se découvrant tout à fait devant elle, se récria sur sa grâce, et assura qu'elle était la vivante image de Diane, tant par son amour de la chasse, que par sa beauté.

Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia instamment Rostow de venir lancer le lièvre chez lui, dans un endroit situé à une verste de là, qui, disait-il, fourmillait de lièvres. Nicolas y consentit volontiers, et l'équipage de chasse, ainsi augmenté de moitié, se mit en route.

Il fallut couper à travers champs; les maîtres se réunirent, et chacun d'eux, étudiant à la dérobée les chiens de ses compagnons, tremblait rien qu'à l'idée d'en découvrir parmi eux de supérieurs aux siens, comme forme et comme flair.

Rostow fut surtout frappé de la beauté d'une chienne de race pure, au corps allongé, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux noirs à fleur de tête, tachetée de roux, et appartenant à Ilaguine. Il avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans cette belle petite chienne une rivale à sa Milka. Au milieu d'une conversation insignifiante sur les récoltes, il dit à Ilaguine, en se tournant vers lui:

«Il me semble que vous avez là une bonne chienne?... Pleine de feu?

—Celle-là? Oui, elle est bonne, elle chasse bien,» répondit Ilaguine du ton le plus indifférent.... Et cependant, pour Erza, il avait cédé à son voisin trois familles de «dvorovy[6]«.

«Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur conversation, chez vous aussi le rendement a été assez maigre cette année?...» Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en examinant à son tour la meute de Rostow, il aperçut Milka: