Anicia exécuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta la guitare.
La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains de poussière, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis, s'asseyant bien à son aise, et arrondissant d'une façon un peu théâtrale son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil à Anicia Fédorovna, et, pinçant un accord plein et sonore, commença, sans la moindre hésitation, à improviser sur le thème d'une chanson très populaire. Le rythme en était lent, mais le refrain exprimait une gaieté si douce, si discrète, la gaieté d'Anicia, qu'il pénétra jusqu'au coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta à l'unisson! Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le «petit oncle» continuait avec précision et avec aplomb à moduler ses cadences et ses variations, et son regard vaguement inspiré se portait vers la place qu'elle avait occupée. Un léger sourire flottait sous sa moustache grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il accélérait la mesure, que la chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages difficiles.
«Ravissant, ravissant!...» Et Natacha, sautant de sa place, entoura le «petit oncle» de ses bras et l'embrassa: «Nicolas, Nicolas!» ajouta-t-elle en se retournant vers son frère, comme pour lui faire partager sa surprise.
Mais le «petit oncle» avait recommencé à jouer. Anicia Fédorovna et plusieurs autres gens de la maison montrèrent leurs figures dans l'entrebâillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: «Là-bas, là-bas, derrière la source fraîche, la jeune fille m'a dit: attends!», et, brisant un accord, il remua légèrement les épaules.
«Eh bien, eh bien après!» dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie semblait dépendre de ce qui allait suivre. Le «petit oncle» se leva; on aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes différents, dont l'un répondait par un grave sourire à la naïve et pressante invitation à la danse exécutée par l'autre, par le musicien:
«En avant, ma nièce! s'écria-t-il tout à coup, et Natacha, se débarrassant vivement de son châle, s'élança au milieu de la chambre, posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant à ses épaules un balancement imperceptible.
Comment, par quel procédé inconnu cette petite comtesse, élevée par une émigrée française, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes en un mot, et que le fameux pas du châle de Ioghel aurait dû depuis longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se préparer à répondre au signal, avec ses yeux pétillants de malice et son air souriant et assuré, la défiance involontaire de Nicolas et du reste de l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus à en douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment l'admirer!
Elle mit une telle perfection à tout ce qu'elle avait à faire, qu'Anicia Fédorovna, après lui avoir aussitôt donné le petit mouchoir, complètement indispensable à ses attitudes, se mit à rire de bon coeur et à s'attendrir en même temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas et les gestes de cette fine et gracieuse créature. C'est que Natacha, si supérieure à cette jeune comtesse élevée dans le velours et la soie, savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia, comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le coeur de son père, de sa mère, de tous les siens, en un mot et pour mieux dire, tout coeur véritablement russe!
«Bravo, petite comtesse, affaire sûre, marche! s'écria le «petit oncle» à la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau garçon pour mari!
—Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas.