Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers.

Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue promenade en troïka[9], leur proposa, vu l'excellent état du chemin, d'aller chez le «petit oncle», avec une dizaine de masques.

«Vous dérangerez le vieux, et voilà tout! leur dit la comtesse, car il n'aura même pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une course, allez plutôt chez les Mélukow.»

Mme Mélukow était une veuve du voisinage, dont la maison, pleine d'enfants de tout âge, de gouverneurs et de gouvernantes, était située à quatre verses d'Otradnoë.

«C'est fort bien imaginé, ma chère, dit le comte enchanté; je vais aussi me costumer et me joindre à eux; je saurai bien réveiller Pachette.»

Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-là: c'était de la folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au froid; le comte céda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes filles. Le costume de Sonia était le mieux réussi, ses sourcils et sa moustache lui seyaient à merveille, sa jolie figure ressortait à plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain inusités. Une voix secrète lui disait que cette soirée déciderait de son sort. Quelques instants après, quatre traîneaux attelés en troïka, avec grelots et clochettes, et dont les patins grinçaient et criaient sur la neige durcie, défilèrent un à un devant le perron.

Natacha fut la première à se mettre au diapason de cette folie de carnaval, qui, après avoir peu à peu gagné chacun de proche en proche, arriva enfin à sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les différents traîneaux, en riant aux éclats et en s'interpellant les uns les autres.

Deux des troïkas étaient attelées de chevaux de fatigue, la troisième de ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour être un trotteur du haras d'Orlow; la quatrième, avec son petit timonier noir et ébouriffé, appartenait en toute propriété à Nicolas. Debout dans son costume de vieille marquise, sur lequel il avait jeté son manteau de hussard, serré à la taille par une ceinture, il rassemblait les rênes.

Comme la lune brillait d'un vif éclat, les rayons se reflétaient dans les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquiétude sur le groupe bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entrée.

Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le traîneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Pétia dans celui du comte, le reste des masques dans les deux autres: