—Oui, tu as très bien fait, va.»
«Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se disait-il, je lui aurais demandé conseil, et je lui aurais obéi, quoi qu'elle m'eût ordonné... et tout aurait bien marché!...»
«Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi?
—Oui, mille fois oui! Je me suis fâchée avec maman l'autre jour à cause de toi. Maman soutenait que Sonia te courait après... et je ne permettrai à personne, non seulement de dire, mais de penser du mal d'elle, car c'est la bonté et la droiture mêmes!
—Eh bien, tant mieux!...» Et Nicolas, sautant à terre, regagna en quelques enjambées son traîneau, où le même petit Tcherkesse de tout à l'heure le reçut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et ce Tcherkesse était Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa femme chérie!
Les jeunes filles passèrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui rendre compte de leur excursion, et se retirèrent ensuite dans leur chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se déshabillèrent et bavardèrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur, sur leur avenir, sur l'amitié qui lierait leurs maris:
«Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien, dit Natacha, en s'approchant de sa table où étaient posés deux miroirs.
—Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras peut-être.» Natacha s'assit après avoir allumé deux bougies qu'elle plaça de chaque côté. «Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en riant.
—Il ne faut pas rire, mademoiselle,» répliqua Douniacha. Natacha se remit enfin à fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un air recueilli, se tut et resta longtemps à attendre et à se demander ce qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince André, qui lui apparaîtrait tout à coup sur cette plaque miroitante et confuse; car ses yeux fatigués ne distinguaient plus qu'avec peine la lumière vacillante des bougies? Mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit celle d'une forme humaine. Elle se leva.
«Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi à ma place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si grand'peur, si tu savais!»