Ils étaient deux: un officier de haute taille, de belle mine, un soldat, évidemment son planton, maigre, hâlé, avec des joues creuses, et une figure inintelligente. L'officier, qui boitait, s'avança de quelques pas en s'appuyant sur une canne. Il jeta un coup d'œil autour de lui, et, trouvant sans doute l'appartement à sa guise, il se tourna vers les cavaliers restés à la porte d'entrée, et leur donna l'ordre d'amener les chevaux; puis, retroussant sa moustache d'un air crâne et portant légèrement la main à la visière de son casque, il s'écria gaiement:

«Bonjour la compagnie!» Personne ne lui répondit.

«Vous êtes le bourgeois?» continua-t-il en s'adressant à Ghérassime, qui semblait l'interroger d'un regard inquiet.

«Qouartire... qouartire... logement!» répéta l'officier en lui souriant avec bonhomie, et en lui tapant sur l'épaule.

«Les Français sont de bons enfants, que diable! voyons, ne nous fâchons pas, mon vieux.... Ah çà! dites donc, on ne parle pas français dans cette boutique?» demanda-t-il en rencontrant les yeux de Pierre.

Celui-ci fit un pas en arrière. L'officier s'adressa de nouveau au vieux Ghérassime, en lui demandant de lui faire voir les chambres.

«Mon maître pas ici... moi pas comprendre,» disait Ghérassime en tâchant de s'énoncer aussi distinctement que possible.

Le Français sourit, fit un geste de désespoir à moitié comique, et se dirigea du côté de Pierre, qui allait faire un mouvement, pour se reculer, lorsqu'il aperçut dans l'entrebâillement de la porte Makar Alexéïévitch, le pistolet à la main; avec cette ruse que laisse parfois la folie, il visait tranquillement le Français.

«À l'abordage!» s'écria l'ivrogne en pressant la détente.

À ce cri, le Français se retourna brusquement, et Pierre s'élança sur le fou pour lui arracher son pistolet. Makar Alexéïévitch avait eu le temps de lâcher, de ses doigts tremblants, le coup, qui les assourdit tous, en remplissant la chambre de fumée. L'officier pâlit et se rejeta en arrière, pendant que Pierre, oubliant son intention de ne pas paraître savoir le français, lui demandait avec empressement: