En ce moment Boris, avec son habileté de courtisan, s'avança pour se placer à côté de Pierre, avec qui il eut l'air de continuer une conversation commencée.
«Vous le voyez, comte, les miliciens ont mis des chemises blanches pour se préparer à la mort!... N'est-ce pas de l'héroïsme?»
Boris n'avait évidemment prononcé ces paroles qu'avec l'intention d'être entendu; il avait deviné juste, car Koutouzow, s'adressant à lui, lui demanda ce qu'il disait de la milice. Il répéta sa réflexion:
«Oui, c'est un peuple incomparable!—dit Koutouzow, et, fermant les yeux, il hocha la tête:—Incomparable!—murmura-t-il une seconde fois:—Vous voulez donc sentir la poudre, dit-il à Pierre, une odeur agréable, je ne dis pas!... J'ai l'honneur de compter parmi les adorateurs de madame votre femme; comment va-t-elle?... Mon bivouac est à vos ordres!»
Comme il arrive souvent aux vieilles gens, Koutouzow détourna la tête d'un air distrait; il semblait avoir oublié tout ce qu'il avait à dire, et tout ce qu'il avait à faire. Tout à coup, se souvenant d'un ordre à donner, il fit signe du doigt à André Kaïssarow, le frère de son aide de camp.
«Comment donc sont ces vers de Marine, les vers sur Ghérakow!... Dis-les un peu?»
Kaïssarow les récita, et Koutouzow balançait la tête en mesure, en les écoutant.
Lorsque Pierre s'éloigna, Dologhow s'approcha de lui et lui tendit la main.
«Je suis charmé de vous rencontrer ici, comte, dit-il tout haut, sans paraître embarrassé le moins du monde par la présence d'étrangers.
—À la veille d'un pareil jour, reprit-il avec solennité et décision, à la veille d'un jour où Dieu seul sait ce qui nous attend, je suis heureux de trouver l'occasion de vous dire que je regrette les malentendus qui se sont élevés entre nous, et je désire que vous n'ayez plus de haine contre moi.... Accordez-moi, je vous prie, votre pardon.»