«Oui, un bonheur nouveau s'est révélé à moi, pensait-il plongeant son regard brillant de fièvre dans la pénombre de la tranquille isba, un bonheur que rien ne saurait désormais m'enlever, un bonheur indépendant de toute influence matérielle: celui de l'âme seule, celui de l'amour! Chacun peut comprendre, mais Dieu seul a le pouvoir de le donner aux hommes. D'où vient qu'il a fait cette loi d'amour? Pourquoi son fils...» Soudain le fil de ses idées se rompit, et (était-ce délire ou réalité?) il crut entendre une voix qui chantonnait sans trêve à son oreille.

À ce chuchotement confus, il sentait jaillir de son visage comme un édifice de fines aiguilles et de légers copeaux, et il essayait, en conservant avec soin son équilibre, d'arrêter la chute de cette construction aérienne, qui disparaissait de temps à autre pour s'élever de nouveau au rythme, cadencé de cet indéfinissable murmure. «Elle s'élève, je la vois!» se disait-il, et, sans la quitter des yeux, il apercevait, par échappée, la flamme rouge de la chandelle à demi consumée et il entendait le bruit des blattes qui couraient sur le plancher, et le bourdonnement de la grosse mouche qui se jetait sur son oreiller. Chaque fois que la mouche touchait son visage, elle le brûlait comme un fer rouge, et il se demandait avec surprise comment, en le heurtant de son aile, elle ne faisait pas écrouler l'étrange édifice d'aiguilles et de copeaux qui se jouait sur sa figure!... Et là-bas, près de la porte quelle était cette forme menaçante, ce sphinx immobile qui lui aussi, l'étouffait?... «N'est-ce pas plutôt un morceau de linge blanc qu'on a laissé sur la table? Mais pourquoi alors tout s'étend-il et tout remue-t-il autour de moi? Pourquoi toujours cette même voix qui chante en mesure?» reprenait avec angoisse le malheureux blessé..., et tout à coup ses pensées et ses sensations lui revenaient plus nettes et plus puissantes que jamais.

«Oui, oui, l'amour!... Non l'amour égoïste, mais l'amour tel que je l'ai éprouvé pour la première fois de ma vie, lorsque j'ai aperçu à mes côtés mon ennemi mourant, et que je l'ai aimé quand même!... C'est l'essence même de l'âme, qui ne s'en tient pas à un seul objet d'affection, c'est ce que je ressens aujourd'hui!... Aimer son prochain, aimer ses ennemis, aimer tous et chacun, c'est aimer Dieu dans toutes ses manifestations!... Aimer un être qui nous est cher, c'est de l'amour humain, mais aimer son ennemi, c'est presque de l'amour divin!... C'était là la cause de ma joie, lorsque j'ai découvert que j'aimais cet homme.... Mais où est-il? Vit-il encore! L'amour humain dégénère en haine, mais l'amour divin est éternel!... Combien de gens n'ai-je pas haï dans ma vie? N'est-ce pas elle que j'ai le plus aimée et le plus détestée?... Et il revit Natacha, non plus avec le cortège de ses charmes extérieurs: c'était dans son âme qu'il pénétrait, c'était son âme dont il comprenait enfin les souffrances, la honte et le repentir; c'était sa cruauté, à lui, qu'il se reprochait, pour avoir rompu avec elle.... «Si je pouvais au moins la voir, si je pouvais voir encore une fois ses yeux et lui exprimer.... Oh la mouche qui me frappe!» Et son imagination se transporta de nouveau dans ce monde d'hallucinations et de réalités où il entrevoyait, comme dans un nuage, l'édifice qui s'élevait toujours au-dessus de sa figure, la chandelle qui brûlait entourée de son cercle rouge, et le sphinx qui se tenait près de la porte.

À ce moment il entendit un léger bruit, il aspira un courant d'air frais, et une autre forme blanche, un second sphinx, apparut sur le seuil de l'isba: son visage était pâle et ses yeux brillaient comme ceux de Natacha. «Oh! que ce délire me fatigue!» se disait le prince André en essayant de chasser loin de lui cette vision. Cependant la vision était toujours là, elle s'avançait, elle semblait réelle! Le prince André fit un effort surhumain pour se rendre un compte exact de ce qu'il voyait, mais le délire était toujours le plus fort. Le susurrement de la voix continuait en cadence; il sentait peser quelque chose sur sa poitrine, et l'étrange figure le regardait toujours. Réunissant toutes ses forces pour reprendre ses sens, il fit un mouvement, ses oreilles tintèrent, sa vue se troubla, et il perdit connaissance. Lorsqu'il revint à lui, Natacha, Natacha vivante, celle qu'entre tous les êtres il désirait aimer de cet amour pur et divin qui venait de lui être révélé, était là, à genoux, devant lui. Il la reconnut si bien, qu'il n'en éprouva aucune surprise, mais un sentiment ineffable de bien-être. Natacha, terrifiée, n'osait bouger; elle cherchait à étouffer ses sanglots, un léger tremblement agitait son pâle visage.

Le prince André poussa un soupir d'allégement, sourit et lui tendit la main.

«Vous? dit-il.... Quel bonheur!»

Natacha se rapprocha vivement de lui, et, lui prenant délicatement la main, la baisa en l'effleurant à peine de ses lèvres.

«Pardonnez-moi, murmura-t-elle en levant la tête. Pardonnez-moi!

—Je vous aime, dit-il.

—Pardonnez-moi!