Pour relever le moral de l'armée et du peuple, il passe des revues et donne des récompenses, se montre dans les rues, console les habitants, et, malgré les soucis que lui causent les affaires de l'État, visite les théâtres organisés par son ordre. En ce qui touche à la bienfaisance, le plus beau fleuron de la couronne des princes, Napoléon fait tout ce qu'il lui est humainement possible de faire: il inscrit sur le fronton des établissements de charité publique: «Maison de ma Mère», unissant ainsi le tendre sentiment de la piété filiale à la majesté bienfaisante du monarque; il inspecte la maison des Enfants-Trouvés, donne sa blanche main à baiser à ces enfants sauvés par lui, et témoigne à Toutolmine la plus grande bienveillance. Puis, selon l'éloquente narration de M. Thiers, il paye la solde de ses troupes au moyen de faux assignats russes[29]! Relevant l'emploi de ces moyens par un acte digne de lui et de l'armée française, il fait distribuer des secours aux incendiés. Mais, les vivres étant trop précieux pour être donnés à des étrangers la plupart ennemis, Napoléon aime mieux leur fournir de l'argent, afin qu'ils s'approvisionnent au dehors, et il leur fait distribuer, à eux aussi, des roubles-papier. Enfin, pour maintenir la discipline de l'armée, il ne cesse d'ordonner de sévères enquêtes au sujet des infractions au service, et de rigoureuses poursuites contre les fauteurs de pillage.

X

Mais, chose étrange! toutes ces mesures, qui n'étaient en rien inférieures aux dispositions qu'il avait prises ailleurs en pareille circonstance, n'atteignaient que la superficie, comme on voit les aiguilles d'un cadran, séparé de son mécanisme, tourner au hasard sans en entraîner les rouages dans leur mouvement.

M. Thiers dit, en parlant du plan si remarquable de Napoléon, que son génie n'avait jamais rien imaginé de plus profond, de plus habile et de plus admirable, et il prouve, dans sa polémique avec M. Fain, que la rédaction doit en être portée, non au 4, mais bien au 15 octobre[30]. Ce plan «si remarquable» ne fut jamais et n'aurait jamais pu être exécuté, parce qu'il n'était pas applicable aux circonstances présentes. Les fortifications du Kremlin, pour la construction desquelles il fallait détruire la mosquée (ainsi que Napoléon appelait l'église de Saint-Basile), furent inutiles, et les mines creusées sous le Kremlin n'eurent d'autre effet que de l'aider à accomplir son désir de faire sauter cet édifice en quittant Moscou; de même que, pour consoler un enfant d'une chute, on s'en prend au plancher sur lequel il est tombé. La poursuite de l'armée russe, cause de tant de soucis pour Napoléon, présenta un phénomène extraordinaire: les généraux perdirent de vue l'armée russe, forte de 60 000 hommes. Ce ne fut, d'après M. Thiers, que le talent et peut-être le génie de Murat qui parvinrent à découvrir cette «tête d'épingle».

Dans son activité diplomatique, les arguments employés par Napoléon pour démontrer sa générosité et sa justice en causant avec Toutolmine et Iakovlew furent également superflus: Alexandre ne reçut pas ses ambassadeurs, et ne répondit pas à leur mission. En ce qui concerne ses mesures juridiques, malgré le supplice des faux incendiaires, la moitié de Moscou brûla. Ses mesures administratives ne furent pas plus heureuses: l'institution de la municipalité n'arrêta pas le pillage, et ne profita qu'aux individus qui en firent partie; ceux-là, sous prétexte de rétablir l'ordre, pillaient pour leur compte, ou ne s'occupaient que de préserver leur propre avoir. Dans la sphère religieuse, la visite à la mosquée, qui, en Égypte, avait si bien réussi, ne porta à Moscou aucun fruit. Deux ou trois prêtres essayèrent d'exécuter la volonté impériale, mais l'un fut souffleté par un soldat français pendant l'office, et un fonctionnaire fit le rapport suivant sur l'autre: «Le prêtre que j'avais découvert et invité à recommencer à dire la messe a nettoyé et fermé l'église. Cette nuit on est venu de nouveau enfoncer les portes, casser les cadenas, déchirer les livres et commettre d'autres désordres.» Quant au commerce, la proclamation «aux paisibles artisans et aux paysans» resta sans réponse, par la raison qu'il n'y avait pas de «paisibles artisans» et que les «paysans» faisaient la chasse aux émissaires qui s'égaraient jusque chez eux avec cette proclamation, et les tuaient sans merci. Les spectacles organisés pour l'amusement du peuple et des troupes ne réussirent pas davantage; théâtres ouverts au Kremlin et dans la maison Pozniakow furent aussitôt fermés, car les acteurs et les actrices furent dépouillés de tout ce qu'ils avaient.

Sa bienfaisance fut également stérile: les faux et les vrais assignats, distribués si généreusement par Napoléon aux malheureux, inondaient Moscou et n'avaient aucun prix, l'argent même était échangé contre de l'or pour la moitié de sa valeur, car les Français ne recherchaient que ce dernier métal. La preuve la plus frappante du manque de vitalité de ces dispositions se trouve dans les efforts que fit Napoléon pour mettre fin au pillage et rétablir la discipline.

Voilà, en effet, ce que disaient les autorités militaires: «Le pillage continue en ville malgré la défense qui en a été faite; l'ordre n'est pas rétabli, pas un marchand ne trafique légalement; seules les vivandières vendent, et encore ce ne sont que des objets volés.

«La partie de mon arrondissement continue à être en proie au pillage des soldats du 3ème corps, qui, non contents d'arracher aux malheureux, réfugiés dans des souterrains, le peu qui leur reste, ont même la férocité de les blesser à coups de sabre, comme j'en ai vu plusieurs exemples.

«Rien de nouveau, sinon que les soldats se permettent de voler et de piller. (9 octobre.)

«Le vol et le pillage continuent. Il y a une bande de voleurs dans notre district qu'il faudra faire arrêter par de fortes gardes. (11 octobre.)