«Elle est venue à point, celle-là! dit Platon en arrangeant la chemise, pendant que le Français passait ses bras dans les manches, tout en examinant attentivement la couture. Vois-tu, mon ami, ce n'est pas un atelier ici, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour coudre, et tu sais que, même pour tuer un pou, il faut un outil.

—C'est bien, c'est bien, merci... mais vous devez avoir encore de la toile? demanda le Français.

—Elle sera encore mieux lorsque tu l'auras portée, continua Platon en admirant son ouvrage.

—Merci, mon vieux, mais le reste?»

Pierre, qui voyait que Platon ne tenait pas à comprendre le Français, ne se mêlait pas de leur conversation. Karataïew remerciait pour son salaire, et le Français insistait pour avoir ce qui restait de la toile; Pierre se décida enfin à traduire à Platon la demande du soldat:

«Qu'a-t-il besoin du restant? Il pourrait nous servir; mais enfin puisqu'il y tient...» Et Karataïew tira à contre-cœur de dessus sa poitrine un petit paquet de chiffons proprement noué, le lui donna sans dire mot et tourna sur ses talons.

Le Français regarda les chiffons, comme s'il délibérait avec lui-même, interrogea Pierre des yeux, et tout à coup dit en rougissant:

«Platoche, dites donc, Platoche, gardez ça pour vous,» et, le lui rendant, il s'enfuit.

«Et l'on dit que ce ne sont pas des chrétiens, il y a là pourtant une âme! Les vieux ont bien raison de dire que la main moite est donnante, et que la main sèche ne l'est pas... il est nu, lui, et pourtant il m'en a fait cadeau.... C'est égal, mon ami, ça nous profitera...» Et il rentra en souriant dans la baraque.

XII