«Caporal, que fera-t-on du malade?» lui demanda Pierre qui avait peine à le reconnaître, tant il ressemblait peu, avec son shako sur la tête et sa jugulaire boutonnée, au caporal qu'il voyait tous les jours.
Il fronça le sourcil à cette question, et, murmurant une grossièreté inintelligible, il poussa la porte avec violence, et la baraque se trouva plongée dans une demi-obscurité; les tambours battirent aux champs des deux côtés, et étouffèrent les plaintes du blessé. «La voilà, c'est bien elle!» se dit Pierre, et il eut involontairement froid dans le dos.... Il venait de retrouver dans la figure transformée du caporal, dans le son de sa voix, dans le bruit assourdissant du tambour, cette force brutale, impassible et mystérieuse qui poussait les hommes à s'entre-tuer, cette force dont il avait déjà eu conscience pendant le supplice de ses compagnons. Essayer de s'y soustraire, adresser des supplications à ceux qui en étaient les instruments, c'était superflu, il le savait; il fallait attendre et patienter: il resta donc en silence à la porte de la baraque.
Lorsqu'elle s'ouvrit de nouveau et que les prisonniers se pressèrent à la sortie comme un troupeau de moutons, il glissa en avant et se dirigea vers ce même capitaine qui, au dire du caporal, était si bien disposé pour lui. Le capitaine était également en tenue de campagne, et sa figure avait la même expression de dureté.
«Filez, filez!» disait-il sévèrement aux prisonniers qui passaient.
Quoique Pierre pressentît que sa démarche n'aurait aucun résultat, il s'approcha de lui.
«Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? dit le capitaine d'une voix rude, comme s'il ne le reconnaissait pas. Il pourra marcher, que diable! répondit-il à la demande de Pierre.
—Mais il agonise, répondit ce dernier.
—Voulez-vous bien...» s'écria le capitaine en colère.
Et les tambours battaient toujours, et Pierre sentit que toute parole serait inutile, car ces hommes ne s'appartenaient plus, ils étaient les esclaves de la force.
Les officiers prisonniers furent séparés des soldats, et on leur ordonna d'ouvrir la marche. Il y avait trente officiers, y compris Pierre, et trois cents soldats. Les officiers, sortant des baraques voisines, étaient tous des étrangers, beaucoup mieux habillés que Pierre; aussi ils le regardaient d'un air méfiant. Devant lui marchait un gros major, en robe de chambre tartare, la taille ceinte d'un essuie-mains, la figure gonflée, jaune et renfrognée. Il tenait d'une main une blague à tabac, tandis que de l'autre il s'appuyait sur sa chibouque. Essoufflé et s'éventant avec son mouchoir, il grognait constamment et se fâchait après tout le monde, parce qu'il lui semblait qu'il avait été bousculé, qu'on se pressait sans raison et qu'on s'étonnait sans cause! Un autre officier, petit et fluet, interpellait chacun à tour de rôle, s'inquiétait de savoir où on les menait et de combien serait leur étape. Un fonctionnaire en bottes de feutre, en uniforme de l'intendance, se jetait à droite et à gauche, et communiquait ses impressions à ses voisins sur chaque quartier de la ville incendiée qu'ils traversaient. Un troisième, d'origine polonaise, discutait avec lui, et lui prouvait qu'il se trompait dans la désignation des quartiers.