«Eh, que diable!» s'écria Denissow en colère... et, donnant sa monture deux ou trois coups de fouet, il s'éclaboussa, lui et ses compagnons. Mouillé, affamé, et surtout impatienté de n'avoir pas de nouvelles de Dologhow, et de ne pas voir revenir celui qu'il avait envoyé en avant: «Il ne se représentera jamais une occasion pareille, se disait-il. Attaquer seul, serait trop risquer, et si je remets la partie à un autre jour, un des détachements m'enlèvera le convoi sous le nez...» Et il ne cessait de regarder au loin, dans l'espoir d'apercevoir enfin le messager de Dologhow.

Débouchant tout à coup dans une clairière d'où l'on avait une large échappée de vue sur la droite, Denissow s'arrêta:

«Voici quelqu'un!» dit-il.

L'essaoul[33] regarda dans la direction indiquée: «Ils sont deux, dit-il, un officier et un cosaque, et il n'est pas à supposer, poursuivit l'essaoul, qui aimait à employer des mots peu usités entre eux, que ce soit le lieutenant-colonel?»

Les cavaliers qu'ils avaient aperçus descendirent la montasse, se dérobèrent un moment derrière un repli de terrain et ne tardèrent pas à reparaître. L'officier, les cheveux au vent, les vêtements transpercés, les pantalons remontés jusqu'à mi-jambe par la course qu'il venait de faire, talonnait son cheval fatigué. Un cosaque le suivait au trot, debout sur ses étriers. Cet officier était un tout jeune garçon, aux joues colorées et aux yeux vifs et brillants; arrivé près de Denissow, il lui remit un pli tout mouillé.

«De la part du général, dit-il, excusez l'humidité du papier. On n'a fait que nous répéter que c'était si dangereux, ajouta-t-il en se tournant vers l'essaoul, pendant que Denissow, les sourcils froncés, décachetait l'enveloppe.... Aussi avons-nous pris nos précautions avec l'ami Komarow, continua-t-il en indiquant son cosaque; nous avions chacun deux pistolets.... Mais qu'est-ce donc? et il désigna le petit tambour... un prisonnier? Avez vous déjà eu une affaire? Peut-on lui parler?

—Rostow! s'écria Denissow.... Comment, Pétia, ne m'as-tu pas dit tout de suite que c'était toi?...» Et il lui tendit la main en souriant.

Tout le long de la route, Pétia Rostow s'était tracé la ligne de conduite que, d'après lui, il devait suivre à l'égard de Denissow, ainsi qu'il convenait à un homme fait, à un officier, sans faire la moindre allusion à leurs relations passées; mais, à cet accueil affectueux, sa figure s'illumina, il rougit de joie et, oubliant la tenue officielle qu'il s'était promis de garder, il lui raconta comment il avait passé devant les Français, combien il était fier de la mission qu'on venait de lui confier, et comment il avait déjà vu le feu à Viazma, où un hussard s'était distingué.

«Je suis enchanté de te voir, lui dit Denissow en reprenant son air soucieux.

—Michel Théoclititch, dit-il en s'adressant à l'essaoul, c'est encore l'Allemand, auquel ce jeune homme est attaché, qui me demande de nous joindre à lui;... aussi, si nous ne parvenons pas à enlever le transport aujourd'hui, il nous le soufflera demain...»