—Mais, reprit Pétia timidement, je n'ai rien dit: je tiens seulement à aller avec vous.
—Oui, je le répète, mon cher, ces mièvreries ne sont plus notre fait, poursuivit Dologhow, qui trouvait du plaisir à provoquer l'irritation de Denissow. Voyons, pourquoi l'as-tu gardé, celui-là? Parce qu'il te fait de la peine? Nous savons bien ce que valent ces quittances. Tu envoies cent hommes, et il en arrive trente: ils meurent de faim en route, ou on les assomme; il vaut donc mieux n'en pas envoyer du tout!»
L'essaoul, clignant ses yeux clairs, approuvait de la tête.
«Comme je ne prendrai pas cela sur mon âme, je me dispenserai d'en discuter l'opportunité. Tu dis qu'ils mourront en route? Eh bien, ce ne sera pas moi du moins qui les aurai tués!» Dologhow se mit à rire.
«Tu crois donc qu'ils n'ont pas reçu vingt fois l'ordre de nous empoigner, et s'ils nous empoignent, tu crois, avec tous tes beaux sentiments chevaleresques, que nous échapperons aux branches des trembles?... Mais il est temps d'agir, reprit-il après un moment de silence: qu'on dise à mon cosaque d'apporter mon bagage: j'y ai deux uniformes français.... Eh bien, venez-vous avec moi? demanda-t-il à Pétia.
—Oui, oui, c'est dit!» répondit celui-ci rougissant jusqu'au blanc des yeux, et en regardant Denissow, dont la discussion avec Dologhow avait éveillé en lui toutes sortes d'idées qui ne lui permettaient pas de se rendre bien compte de ce qu'il avait entendu. «Mais, se disait-il, si les grands pensent ainsi, c'est que ce doit être bien.... Il ne faut pas surtout que Denissow s'imagine que je lui obéirai et qu'il peut disposer de moi...» Aussi, malgré les supplications de ce dernier, Pétia lui répondit qu'il savait ce qu'il avait à faire et qu'il ne craignait pas le danger.
«Vous comprenez bien vous-même, lui dit-il, qu'il est impossible de ne pas être fixé sur le nombre d'hommes qui accompagnent le convoi, lorsque la vie des nôtres en dépend... et puis j'en ai très grande envie, voyez-vous.... Ne me retenez pas, ce serait encore pis.»
VIII
Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako, Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.
«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent, j'ai un pistolet, murmura Pétia.