Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par cœur, le petit soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage. Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se devait,» dit Karataïew.

«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés, en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi souffres-tu?—Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand? Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son cœur se serre: il s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux, que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne, grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je souffre...» Et il versa des larmes brûlantes.

«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit était dans ce qui allait suivre.

L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps, et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar: «Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,» et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux, demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla: «Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps son sourire.

C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable.

XIII

«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel; des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent.

L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris. Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de tous côtés avec une inquiétude marquée.

Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu, adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier, ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui, mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une expression sinistre se répandit sur leurs traits.

XIV