Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse qu'ils avaient creusée au fond du jardin.
XV
À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.
De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000, non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement: l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna, indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée):
«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne soit plus maître des troupes dans un combat.—Le 9 novembre, à trente verstes de Smolensk[37].
En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade, chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible.
XVI
Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter, tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la première période de la retraite des troupes françaises sur la route de Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes: on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan, sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui était, du reste, la seule manœuvre sensée à exécuter, suivit cette même direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que, pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite. Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha, avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit, laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient augmenter le chiffre des morts!
XVII
Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne, courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin, abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là sa grande et héroïque armée!