—Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce qu'on nous a dit?
—Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité fantastique.
—On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions: est-ce vrai?
—Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant, répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre, malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai infailliblement recouvré, c'est ma liberté,—mais il s'arrêta, ne voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout personnel.
—Est-il vrai que vous comptiez rebâtir?
—Oui, c'est le désir de Savélitch.
—Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à Moscou?»
La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit de sa liberté recouvrée.
«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi ai-je ressenti une grande pitié pour elle,—et il cessa de parler, heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.
—Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse Marie.