Pierre, absorbé dans ses réflexions, n'entendit pas la question; ses regards se portaient tantôt sur le régiment de cavalerie arrêté par le convoi, tantôt sur la charrette qui stationnait à côté de lui; il y avait dans cette charrette trois soldats, dont l'un était blessé au visage: sa tête, enveloppée de linges, laissait voir une joue dont le volume atteignait la grosseur d'une tête d'enfant; les yeux tournés vers l'église, il faisait de grands signes de croix. L'autre, un conscrit blond et pâle, semblait n'avoir plus une goutte de sang dans sa figure amaigrie, et regardait Pierre avec un bon et doux sourire. La figure du troisième, à demi couché, était invisible. Des chanteurs du régiment de cavalerie frôlèrent en ce moment la charrette, en fredonnant leurs joyeuses chansons, auxquelles répondait le bruyant carillon des cloches. Les chauds rayons du soleil, en éclairant le plateau de la montagne, égayaient le paysage, mais à côté de la télègue des blessés et du cheval essoufflé, à côté de Pierre, il faisait sombre, humide et triste dans le renfoncement! Le soldat à la joue enflée regardait de travers les chanteurs.

«Oh! oh! les élégants! murmura-t-il d'un ton de reproche.—J'ai vu autre chose que des soldats aujourd'hui... j'ai vu des paysans qu'on poussait en avant, dit celui qui était appuyé à la charrette, en s'adressant à Pierre avec un triste sourire:... On n'y regarde plus de si près à présent... c'est avec le peuple tout entier qu'on veut les refouler. Il faut en finir!»

Malgré le peu de clarté de ces paroles, Pierre en comprit le sens, et y répondit par un signe affirmatif.

La route se déblaya. Pierre put descendre la montagne et se remettre en voiture. Chemin faisant, il jetait les yeux des deux côtés, en cherchant à qui parler, mais il ne rencontrait que des figures inconnues; des militaires de toute arme regardaient avec étonnement son chapeau blanc et son habit vert. Après avoir fait quatre verstes, il aperçut enfin un visage de connaissance, qu'il s'empressa d'interpeller: c'était un des médecins en chef de l'armée, accompagné d'un aide; sa britchka venait à la rencontre de Pierre; il le reconnut aussitôt, et fit un signe au cosaque assis sur le siège à côté du cocher, pour lui dire de s'arrêter.

«Monsieur le comte? Comment vous trouvez-vous ici, Excellence?

—Mais le désir de voir, voilà tout!

—Oui, oui!... Oh! il y aura certainement de quoi satisfaire votre curiosité!»

Pierre descendit pour causer plus à l'aise avec le docteur, et lui parler de son intention de prendre part à la bataille; le docteur lui conseilla de s'adresser directement à Son Altesse le commandant en chef.

«Autrement vous resterez ignoré et perdu, Dieu sait dans quel coin.... Son Altesse vous connaît et vous recevra affectueusement. Suivez mon conseil, vous vous en trouverez bien.»

Le docteur avait l'air fatigué et pressé.