«Écoutez, Bilibine,» lui répondit Hélène, qui avait l'habitude d'appeler les amis de cette catégorie par leur nom de famille... et elle lui toucha l'épaule de sa blanche main couverte de bagues chatoyantes: «Dites-moi comme à une sœur ce que je dois faire.... Lequel des deux?» Bilibine plissa son front et se mit à réfléchir.
«Vous ne me prenez pas par surprise, dit-il. Je ne fais qu'y penser. Si vous épousez le prince, vous perdez pour toujours la chance d'épouser l'autre, et vous mécontentez la cour, car vous savez qu'il existe de ce côté une certaine parenté. Si au contraire vous épousez le vieux comte, vous faites le bonheur de ses derniers jours, et puis, comme veuve d'un aussi grand personnage, le prince ne se mésalliera plus en vous épousant.
—Voilà un véritable ami! dit Hélène rayonnante. Mais c'est que j'aime l'un et l'autre; je ne voudrais pas leur faire de chagrin, je donnerais ma vie pour leur bonheur à tous deux!»
Bilibine haussa les épaules; évidemment à cette douleur-là il ne trouvait pas de remède. «Quelle maîtresse femme! se dit-il. Voilà ce qui s'appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les trois à la fois[14]!»
«Mais dites-moi un peu comment votre mari envisage la question. Consentira-t-il?
—Ah! il m'aime trop pour ne pas faire tout pour moi, lui dit Hélène, persuadée que Pierre l'aimait aussi.
—Il vous aime jusqu'à divorcer?» demanda Bilibine.
Hélène éclata de rire.
La mère d'Hélène était aussi du nombre des personnes qui se permettaient de douter de la légalité de l'union projetée. Dévorée par l'envie que lui inspirait sa fille, elle ne pouvait surtout se faire à la pensée du bonheur qui allait lui échoir; elle se renseigna auprès d'un prêtre russe sur la possibilité d'un divorce. Le prêtre lui assura, à sa grande satisfaction, que la chose était inadmissible, et lui cita à l'appui un texte de l'Évangile qui ôtait tout espoir à une femme de se remarier du vivant de son mari. Armée de ces arguments, inattaquables à ses yeux, la princesse courut chez sa fille de grand matin, pour être plus sûre de la trouver seule. Hélène l'écouta tranquillement et sourit avec une douce ironie.
«Je t'assure, lui répétait sa mère, qu'il est formellement défendu d'épouser une femme divorcée.