Après avoir fait trois verstes sur la route poudreuse de Mojaïsk, il s'assit suffoqué. La nuit descendait, le grondement des canons avait cessé. Pierre, la tête appuyée sur sa main, resta longtemps couché à voir passer les ombres qui le frôlaient dans les ténèbres. Il lui semblait à chaque instant qu'un boulet arrivait sur lui, et il se soulevait en tressaillant, il ne sut jamais au juste combien de temps il était resté ainsi. Au milieu de la nuit, trois soldats le tirèrent de cette léthargie en allumant à côté de lui un feu sur lequel ils placèrent leur marmite; ils émiettèrent leur biscuit dans la marmite en y ajoutant de la graisse, et un agréable fumet de graillon, mêlé à la fumée, se répandit autour du brasier. Pierre soupira, mais les soldats n'y firent aucune attention et continuèrent à causer.

«Qui es-tu, toi? dit tout à coup l'un d'eux en s'adressant à lui; il voulait sans doute lui faire entendre qu'ils lui donneraient à manger s'il était digne de leur intérêt.

—Moi, moi? répondit Pierre. Je suis un officier de la milice mais mon détachement n'est pas ici, je l'ai perdu sur le champ de bataille.

—Tiens! lui dit l'un des soldats, tandis que son compagnon hochait la tête.... Eh bien, alors, mange si tu veux!» ajouta-t-il en tendant à Pierre la cuiller de bois dont il venait de se servir.

Pierre se rapprocha du feu et se mit à manger: jamais nourriture ne lui avait paru meilleure. Pendant qu'il avalait de grandes cuillerées de ce ragoût, le soldat avait les yeux fixés sur sa figure éclairée par le feu.

«Où vas-tu, dis donc? lui demanda-t-il.

—Je vais à Mojaïsk.

—Tu es donc un monsieur?

—Oui.

—Comment t'appelle-t-on?