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L'unique explication de la vie insensée, contraire à la conscience des meilleurs hommes de tous les temps, que mènent les gens de notre époque, se trouve dans le fait que les jeunes générations étudient des matières innombrables: la constitution des astres de la terre, l'origine des organismes, etc., ils n'omettent qu'une chose, c'est de savoir quel est le sens de la vie humaine, comment il faut la vivre, ce qu'ont pensé de cette question les grands sages de tous les temps, et comment ils l'ont résolue. Non seulement les jeunes générations n'en sont pas instruites, mais on leur apprend, sous le nom de religion, les inepties les plus flagrantes, auxquelles ceux qui les enseignent ne croient pas eux-mêmes. Tout l'édifice de notre vie sociale repose sur des bulles gonflées d'air et non sur de la pierre.

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Ce qu'on appelle aujourd'hui science est un composé d'inventions des gens riches, nécessaire pour occuper leur oisiveté.

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Nous vivons dans un siècle de philosophie, de sciences et de raison. Il semble que toutes les sciences se soient réunies pour éclairer notre route dans le labyrinthe de la vie humaine. D'immenses bibliothèques sont ouvertes à tous et partout, des lycées, des écoles, des universités nous donnent depuis l'enfance la possibilité de profiter du savoir des hommes qui s'est accumulé pendant des milliers d'années. Il semblerait que tout contribue à la formation de notre intelligence et au consolidement de notre raison. Eh bien, sommes-nous devenus meilleurs ou plus sages? Connaissons-nous mieux la voie et le but de notre vie? Connaissons nous mieux nos obligations et surtout le bien de la vie? Ou qu'avons-nous acquis par ces vaines connaissances, sinon l'inimitié, la haine, l'ignorance et les doutes? Chaque doctrine et chaque secte religieuse prouve qu'elle a trouvé la vérité. Chaque écrivain sait seul en quoi consiste notre bonheur. L'un nous prouve qu'il n'y a pas de corps, l'autre—qu'il n'y a pas d'âme, le troisième—qu'il n'y a aucune connexion entre l'âme et le corps, le quatrième—que l'homme est un animal, le cinquième—que Dieu n'est qu'un miroir.

ROUSSEAU.

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N'étant pas capable de tout pénétrer et ne sachant pas sans l'aide de la religion ce qu'on doit étudier, la science d'aujourd'hui ne s'occupe que de ce qui est agréable aux savants qui mènent une vie irrégulière. Et leur agrément est de profiter du régime existant, afin de satisfaire leur oisive curiosité qui ne demande pas de grands efforts intellectuels.