Notre corps limite le principe divin, spirituel que nous appelons âme. Et ces bornes, de même que le vase donne la forme au liquide ou au gaz qui s'y trouve renfermé, donnent la forme à cet élément divin. Lorsque le vase se brise, ce qui s'y trouvait enfermé perd la forme qu'il avait et se répand. Est-ce que cela se relie aux autres substances? Est-ce que cela prend une forme nouvelle? Nous n'en savons rien. Mais nous savons sûrement que cela perd la forme que cela avait dans ses bornes, parce que ce qui le bornait est détruit. Nous savons cela, mais nous ne pouvons rien savoir de ce qui arrivera à ce qui était limité. Nous savons uniquement qu'après la mort, l'âme devient quelque chose d'autre que nous ne pouvons pas définir dans la vie présente.

4

Si la vie est un sommeil et la mort un réveil, le fait que je me vois séparé de ce qui existe, est un rêve dont j'espère me réveiller en mourant.

5

On éprouve de la joie en mourant quand on est fatigué d'être séparé du monde, quand on sent toute l'horreur de cette séparation et la joie, sinon de se joindre à tout, du moins de sortir de la prison qui vous sépare ici où l'on n'a que rarement l'occasion de communiquer avec les hommes au moyen d'étincelles d'amour qui volent de l'un à l'autre. On a envie de dire: «J'en ai assez de cette cage; donnez-moi d'autres rapports avec le monde, mieux appropriés à mon âme»; je sais que la mort me les donnera. Et, pour me consoler, on m'assure que même là je serai une personnalité isolée.

6

J'ai sous les pieds une terre ferme et gelée; autour de moi, sont d'immenses arbres; au-dessus de ma tête, un ciel couvert; je sens mon corps, je suis plongé dans mes pensées, et pourtant, je sais, je sens de tout mon être que la terre ferme, les arbres, le ciel, mon corps et mes pensées, tout cela n'est que momentané, que cela n'est que le résultat de mes cinq sens, de mon sentiment individuel du monde que j'ai moi-même bâti, que tout cela n'est ainsi que parce que je suis telle partie du monde et non pas une autre, que telle est ma séparation de l'univers. Je sais qu'il suffit que je meurs, et tout cela ne disparaîtra pas avec moi, mais se transformera, comme cela arrive au théâtre: les arbres et les pierres se transforment en palais, en tours etc. La mort opérera en moi une transformation, que je passerai en un autre être, autrement séparé du monde. Et alors, tout l'univers, en restant le même pour ceux qui y vivent, deviendra autre pour moi. Tout l'univers est tel et non autre, uniquement parce que je me considère comme tel et non autre. Et il peut y avoir une quantité innombrable de procédés pour séparer les êtres de l'univers et les changer de point d'observation.


VI.—La mort dévoile ce qui paraissait inconcevable.

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