Il m'est impossible de rendre l'expression d'effroi qui me glaça le cœur en ce moment. Un frisson courut dans mes cheveux, et mes yeux étaient rivés sur le pauvre avec la fixité stupide de l'épouvante.

Vassili, qui est chargé de distribuer les aumônes en route, est occupé à donner des instructions à Philippe pour consolider le palonnier, et ce n'est que lorsque tout est prêt, et que le cocher a déjà rassemblé les rênes, que Vassili sort quelque chose de sa poche de côté. La britchka s'ébranle de nouveau; mais à peine a-t-elle donné un tour de roues, qu'un éclair éblouissant embrase tout le ravin sous nos pieds et arrête brusquement les chevaux dans leur course. La lumière électrique est accompagnée, sans même une seconde d'intervalle, par un coup de tonnerre si formidable, qu'il semble que toute la voûte des cieux s'écroule sur nos têtes. Le vent fait rage; la crinière et la queue des chevaux, le manteau de Vassili, les coins du tablier flottent désespérément dans la même direction, emportés par la rafale. Sur la capote de la britchka une grosse goutte de pluie tombe en retentissant ... puis une seconde,... une troisième, une quatrième, et aussitôt on dirait que quelqu'un bat du tambour sur nos têtes; puis, tout autour de la voiture, résonne un bruit égal de pluie.

Je reconnais aux mouvements des coudes de Vassili qu'il délie sa bourse, et, pendant tout ce temps, le mendiant ne cesse pas de se signer et de nous saluer en répétant:

«Donnez, pour l'amour du Christ!»

Et il court si près des roues, que je crains à tout instant de voir la britchka lui passer sur le corps.

Enfin une monnaie de cuivre glisse devant nos yeux, et le pitoyable individu en haillons, mouillé jusqu'à la moelle des os, fouetté par le vent, s'arrête un moment au milieu de la route, perplexe et irrésolu, et nous le perdons de vue.

La pluie, chassée obliquement par un vent impétueux, coule comme si elle tombait d'un seau; des torrents ruissellent du manteau de frise de Vassili dans la flaque d'eau trouble qui s'est formée sur le tablier de cuir. La poussière, d'abord ramassée en pâtés, se transforme bientôt en une boue liquide que pétrissent les roues; les cahots sont moins fréquents, et, dans les ornières d'argile, s'étalent des ruisseaux fangeux. Peu à peu les éclairs sont plus amples et moins vifs, et les roulements du tonnerre n'éclatent plus aussi sonores au milieu du bruit cadencé de la pluie.

Et bientôt la pluie même devient plus fine, les nuées commencent à se partager en petits nuages moirés et s'éclaircissent par place; il se fait une trouée à l'endroit où le soleil s'est caché, et, à travers la traîne gris-perle de la plus grosse nuée, on distingue un petit pan bleu pâle. Une minute après, un timide rayon de soleil brille déjà sur les mares qui couvrent la route, à travers les lignes droites de fine pluie qui tombent comme d'un crible, et sur l'herbe lustrée, lavée de toute sa poussière.

La grosse nuée noire continue à courir aussi menaçante qu'avant, du côté opposé de l'horizon; mais je ne la redoute plus. J'éprouve un sentiment ineffable d'espérance et j'oublie ma terreur douloureuse. Mon âme s'épanouit avec la nature rafraîchie et devenue souriante.

Vassili rejette en arrière le col de son manteau, ôte sa casquette et la secoue; Volodia déboutonne le tablier de cuir; moi, j'avance la tête hors de la britchka et je bois avec avidité l'air frais et embaumé.