Pas plus tard que ce même soir, j'aurais à répondre à grand'mère à cause du rapport de Mimi, à Saint-Jérôme, à cause de la mauvaise note, et à mon père pour l'affaire de la clé.

Et tout cela en un seul jour!

«Que vais-je devenir? Que vais-je devenir? Oh! oh, oh, oh!.... qu'ai-je fait? qu'ai-je fait? me répétais-je tout haut en marchant à grands pas sur le tapis moelleux qui recouvrait la pièce. Hélas! m'écriai-je, en prenant les bonbons et les cigares: «On n'échappe pas à sa destinée!» Et je courus à la salle à manger.

Cette sentence fataliste, que j'ai entendu prononcer dans mon enfance à notre menin Nicolas, m'a toujours fait du bien et n'a jamais manqué de me calmer au moment décisif, dans les circonstances les plus pénibles de ma vie.

Quand je me retrouvai au salon, j'étais très excité, et d'une gaieté qui n'était pas naturelle.

Après le dîner, les jeux commencèrent, et j'y pris une part active.

Pendant que nous jouions «au chat et à la souris», je courus par maladresse contre l'institutrice des Kornakoff, qui s'amusait avec nous, et, sans le vouloir, je déchirai sa robe. Je remarquai que les jeunes filles, et Sonitchka en particulier, furent enchantées de voir l'institutrice sortir du salon d'un air contrarié pour aller faire recoudre sa jupe dans la chambre des couturières. Je résolus aussitôt de procurer une seconde fois ce plaisir à mes jeunes amies.

Pour exécuter cet aimable dessein, dès que l'institutrice fut rentrée au salon, je me mis à gambader autour d'elle et me livrai à ces évolutions, jusqu'à ce que j'eusse réussi à mettre le pied sur sa robe et à la déchirer de nouveau. Sonitchka et les princesses eurent toutes les peines du monde à s'empêcher de rire, ce qui flatta énormément mon amour-propre. Mais Saint-Jérôme, qui avait, à ce qu'il paraît, deviné mon espièglerie, s'approcha de moi en fronçant les sourcils, menace que je ne pouvais pas souffrir, me déclara que ma gaieté bruyante n'annonçait rien de bon, et que, si je ne parvenais pas à la modérer, il saurait m'en faire repentir, bien que ce fût un jour de fête.

Je me trouvais dans cet état d'exaspération dans lequel tombe un joueur qui a mis sur le tapis plus qu'il n'avait dans sa poche et qui, de crainte de compter ses pertes, continue à mettre des cartes sans avoir la moindre espérance de regagner ce qu'il a perdu, mais jouant simplement pour ne pas se donner le temps de réfléchir.

C'est pourquoi je répondis à mon gouverneur par un sourire insolent, et je m'éloignai de lui.