RÊVERIES ET DÉSESPOIRS

Aurais-je jamais pu croire, à cet instant, que je survivrais à tous ces malheurs, et qu'un jour je pourrais les évoquer tranquillement?

En me rappelant tous mes méfaits je ne pouvais m'imaginer ce que je deviendrais; cependant j'avais un vague pressentiment que j'étais perdu sans retour.

Au premier abord, un silence absolu régna autour de moi et dans toute la maison; ou, tout au moins, la violence de mes émotions m'empêchait d'entendre quoi que ce fût; peu à peu je commençai à distinguer des bruits divers.

Vassili monta, jeta sur le rebord de la fenêtre de ma prison un objet qui ressemblait à un balai, puis il s'étendit en bâillant sur un coffre.

Ensuite j'entendis en bas un murmure de voix (évidemment on parlait de moi) et ensuite des cris d'enfants, des rires, des courses ici et là; et, quelques minutes plus tard, tout rentrait dans le silence, la maison reprenait son train ordinaire, comme si personne ne savait que j'étais enfermé dans ce réduit obscur, et personne ne se souciait de moi.

Je ne pleurais pas, mais je sentais quelque chose de lourd sur mon cœur, comme une pierre.

Une foule de pensées et d'images passaient plus rapides que l'éclair dans mon imagination troublée; le souvenir de mes malheurs interrompait sans cesse leur chaîne capricieuse, et de nouveau, dans l'ignorance du sort qui m'attendait, en proie au désespoir et à la crainte, je m'égarais dans un labyrinthe sans issue.

Tantôt je me disais que l'antipathie générale, la haine que tout le monde me témoignait, devaient avoir une cause quelconque. (En ce moment j'étais persuadé que tous dans la maison, à commencer par grand'mère et à finir par le cocher Philippe, me détestaient et se délectaient de mes souffrances.) Non, me disais-je, sans doute je ne suis pas le frère de Volodia, je suis un malheureux orphelin qu'on a recueilli par pitié, et cette idée saugrenue, non seulement me procura une triste consolation, mais elle me parut tout à fait vraisemblable.

Il m'était agréable de penser que j'étais malheureux, non par ma propre faute, mais parce que c'était mon sort depuis le jour de ma naissance, comme pour le pauvre Karl Ivanovitch.