—Mais est-ce que c'est vraiment votre idée? demanda Neklioudof en me regardant fixement.
—Très sérieusement,» répondis-je. Au même instant, un nouvel argument s'offrit à ma pensée et je me hâtai de le développer en disant! «Je vais vous prouver que j'ai raison. Pourquoi nous aimons-nous nous-mêmes plus que tous les autres? Parce que nous nous croyons meilleurs, plus dignes d'amour. Si nous trouvions les autres plus parfaits, nous les aimerions mieux que notre propre personne ... et ce cas ne s'est pas encore présenté; et, s'il en est ainsi, c'est que j'ai raison,» dis-je pour conclure, sans pouvoir réprimer un sourire satisfait.
Neklioudof resta silencieux un moment.
«Je n'aurais jamais cru que vous fussiez aussi intelligent,» dit-il enfin, avec un sourire si bienveillant et si charmant que tout à coup je me sentis très, très heureux.
La louange exerce une action si puissante sur le sentiment et sur l'esprit de l'homme, que, sous sa douce influence, il me sembla que je devenais plus intelligent qu'auparavant, et les pensées se pressaient dans ma tête avec une force extraordinaire.
Nous nous mîmes alors à aborder une foule de questions philosophiques, sur les meilleurs moyens de conduire notre vie, sur les avantages de la sagesse et de l'examen méthodique de toutes choses: un étranger aurait sans doute traité de fatras tous nos raisonnements, tant ils étaient obscurs et étroits;—mais, pour nous, ils étaient d'une haute valeur.
Nos âmes étaient accordées à l'unisson, et le moindre attouchement sur la corde de l'une retentissait sympathiquement dans l'autre.
Le plaisir que nous trouvions dans notre entretien naissait justement de cet accord. Il nous semblait que les paroles et le temps nous manquaient pour nous communiquer toutes les pensées qui demandaient à naître.
A partir de ce jour, il s'établit entre Dimitri Neklioudof et moi des relations assez originales, mais agréables au plus haut degré.
En présence d'autres personnes il ne faisait aucune attention à moi; mais, à peine nous retrouvions-nous en tête-à-tête, que nous nous installions confortablement dans un coin, et nous commencions à discuter sans fin, sans nous apercevoir de la fuite du temps.