Alphonse Karr a dit que dans toute affection il y a deux parts inégales: l'un qui aime, et l'autre qui se laisse aimer; l'un qui donne le baiser, et l'autre qui tend la joue. Cette remarque est tout à fait juste.
Dans l'amitié qui me liait à Dimitri, c'est moi qui l'embrassais et lui qui tendait la joue; il est vrai qu'il était aussi tout prêt à m'embrasser de lui-même. Nous nous aimions d'une égale affection, car nous nous connaissions et nous nous appréciions mutuellement; ce qui ne l'a pas empêché d'exercer une grande influence sur moi, et moi de me soumettre à son influence.
On comprend que j'aie pris sans m'en douter les idées de mon ami; elles consistaient dans un culte enthousiaste d'un idéal de vertu et dans la conviction que l'homme est appelé à se perfectionner toujours.
Il nous semblait alors que redresser tous les torts de l'humanité, détruire tous les vices, supprimer tous les malheurs, était une chose très facile à accomplir.
Mais surtout, dans la contemplation de cet idéal, nous ne mettions pas en doute que rien ne serait plus simple que de nous corriger nous-mêmes de tous nos défauts, de pratiquer toutes les vertus et d'atteindre le bonheur!