Le prince avait peu d'amis appartenant, comme ma grandmère, au même monde que lui; elle avait le même âge et partageait les mêmes idées, ayant reçu la même éducation; c'est pourquoi il tenait beaucoup à leur vieille amitié et témoignait une profonde estime à mon aïeule.
Pour moi, je ne me lassais pas de contempler le prince Ivan Ivanitch; la déférence dont tout le monde l'entourait, la joie que grand'mère exprimait en l'apercevant, un peu aussi ses grandes épaulettes, et beaucoup la familiarité de son attitude avec mon aïeule, que tous les autres gens semblaient craindre et avec laquelle il s'entretenait librement, poussant l'audace jusqu'à l'appeler «ma cousine,» toute sa manière d'être m'inspirait un respect peut-être encore plus grand que celui que j'avais pour grand'mère.
Lorsqu'on lui eut montré mes vers, il m'appela auprès de lui et s'écria:
«Qui peut savoir, ma cousine, ce sera peut-être un second Derjavine!» (célèbre poète russe du siècle dernier).
En prononçant ces paroles, il me pinça la joue si fort, que j'eus de la peine à retenir un cri de douleur, tout en comprenant que c'était une caresse.
Peu à peu les visites cessèrent; mon père et Volodia sortirent du salon et il ne resta plus que grand'mère, le prince Ivan Ivanitch et moi.
«Pourquoi notre chère Nathalia Nicolaevna n'est-elle pas avec nous? demanda tout à coup le prince, après un court silence.
—Ah! mon cher, répondit grand'mère en baissant la voix et en portant sa main sur la manche de l'uniforme de son vieil ami; sans doute elle serait venue si elle était libre de faire ce qu'elle veut. Elle m'a écrit que Pierre lui avait offert de venir, mais qu'elle avait refusé parce qu'ils n'ont pas touché leurs revenus cette année. Elle ajoutait encore: «Je ne sais pas pourquoi je me transporterais avec toute la maison à Moscou. Lioubotchka est encore trop petite; quant aux garçons, puisqu'ils sont chez vous, je suis plus tranquille que s'ils étaient avec moi.»
«Tout cela est bel et bon, poursuivit grand'mère, d'un ton qui indiquait clairement qu'elle le trouvait fort mauvais.
—Certainement, il était temps d'envoyer ces garçons pour qu'ils apprissent quelque chose et reçussent l'habitude du monde, car quelle éducation pouvait-on leur donner à la campagne?... L'aîné a déjà treize ans, le second onze..., et avez-vous remarqué, mon cousin, qu'ils semblent de petits sauvages, ils ne savent pas entrer dans un salon!