—Tu ne comprends rien, prononça Volodia d'un ton dédaigneux.
—Mais si, je comprends, c'est toi qui ne comprends rien et qui dis des bêtises, répétai-je au milieu de mes larmes.
—Tu pleures? tu pourrais bien t'en dispenser. Tu n'es qu'une fille!»
[CHAPITRE XIII]
DÉPART PRÉCIPITÉ
Le 16 avril, presque six mois après la fête de grand'mère, mon père entra dans la salle d'étude, pendant les leçons, et nous annonça que nous devions partir le soir même pour la campagne.
A cette nouvelle, mon cœur se serra douloureusement, et je pensai aussitôt à ma mère.
Ce départ précipité était occasionné par la lettre suivante:
Petrovskoë, le 12 avril.
«Je reçois à l'instant, à dix heures du soir, ta bonne lettre du 3 avril, et, selon mon habitude, je te réponds tout de suite.
«Féodore a rapporté ta lettre de la ville déjà hier; mais, comme il était tard, il l'a remise à Mimi. Celle-ci, sous le prétexte que j'étais malade, ne me l'a pas donnée de toute la journée.
«Il est vrai que je me sentais un peu fiévreuse; il faut que je t'avoue toute la vérité, voici le quatrième jour que je ne suis pas très bien, et que je garde le lit.
«Cher ami, je t'en supplie, ne t'effraie pas; je me sens assez bien, et, si le médecin le permet, je pense me lever demain.
«Vendredi de la semaine passée, j'ai fait une promenade en voiture avec les enfants; mais, au moment de rejoindre la grande route, près du petit pont que j'ai toujours redouté, les chevaux se sont embourbés. Le temps était beau, et j'eus l'idée d'aller à pied jusqu'à la grande route, pendant qu'on dégageait la calèche.
«En arrivant à la chapelle, j'étais très fatiguée, et je m'assis pour me reposer; comme une demi-heure passa avant que l'on parvint à retirer la voiture de l'ornière, je pris froid, surtout aux pieds; je portais des bottines à semelles minces, et elles étaient mouillées.
«Après le dîner, j'eus tour à tour chaud et froid; mais, pour ne pas manquer au programme de la journée, je ne voulus pas me mettre au lit. Néanmoins après le thé j'essayai de jouer à quatre mains avec Lioubotchka (tu ne reconnaîtrais pas son jeu, elle a fait tant de progrès). Figure-toi ma stupéfaction en découvrant que je ne pouvais plus compter la mesure. J'ai recommencé plusieurs fois; mais tout s'embrouillait dans ma tête, j'avais un bourdonnement étrange dans les oreilles; je comptais: un, deux, trois, et tout de suite après: huit et quinze, et, ce qui est encore le plus étrange, je voyais très bien que je me trompais, et je ne pouvais pas me reprendre.
«Enfin Mimi vint à mon secours et me mit au lit. Voilà, mon ami, en détail, comment je suis tombée malade; tu vois que c'est par ma propre faute. Le lendemain, j'étais toute brûlante de fièvre, et notre bon vieux médecin Ivan Vassilitch est arrivé. Il est encore à la maison et il promet de me laisser bientôt sortir.
«Quel bon vieillard que cet Ivan Vassilitch! Tant que j'ai eu le délire, il n'a pas fermé l'œil de la nuit, il a passé tout ce temps au chevet de mon lit. Maintenant, pour me laisser écrire librement, il est dans la chambre des enfants; je l'entends d'ici qui leur raconte des contes allemands, et elles rient aux éclats.
«La belle Flamande, comme tu l'appelles, est en visite chez moi depuis deux semaines; sa mère est aussi en visite je ne sais où. Cette jeune fille me prouve par ses attentions la sincérité de son attachement. Elle me confie tous ses secrets de cœur. Avec sa belle tête, son bon naturel et sa jeunesse on pourrait en faire une femme excellente à tous égards, si elle se trouvait entre de bonnes mains; malheureusement, dans le monde qu'elle fréquente, à en juger par ce qu'elle en raconte, elle sera perdue.
«Lioubotchka voulait t'écrire elle-même; mais elle a déchiré sa troisième feuille de papier en disant: «Je sais que papa est fort moqueur, si je fais la moindre faute, il la signalera à tout le monde.»
«Katienka est toujours gentille, Mimi est toujours bonne et mélancolique.
«Maintenant, parlons de choses sérieuses. Tu m'écris que tes affaires ne vont pas bien cet hiver et que tu auras besoin de l'argent qui me revient de mes propriétés. Il me semble étrange que tu aies besoin de demander mon consentement. Est-ce que ce qui m'appartient n'est pas à toi?
«Tu es si bon, cher ami, que, de crainte de me chagriner, tu me caches la véritable situation de tes affaires; mais je devine que tu as beaucoup perdu au jeu, et, je te le jure, je ne m'en afflige pas. Si tu peux arranger cette affaire, ne t'en mets plus en peine, je t'en prie, et ne te tourmente pas pour rien.
«Je me suis habituée à ne point faire fond, pour les enfants, non seulement sur ce que tu peux gagner au jeu, mais encore, ne m'en veuille pas, sur ta propre fortune.
«Tes gains me font aussi peu de plaisir, que tes pertes, de chagrin; la seule chose qui me désole, c'est ta malheureuse passion pour le jeu, qui me ravit une partie de ta tendresse et m'oblige à te dire des vérités amères.... Dieu sait combien j'en souffre.... Je ne cesse de l'implorer pour qu'il nous sauve ... non pas de la misère (qu'est-ce que c'est que la misère?) mais de cette horrible éventualité qu'un jour les intérêts de nos enfants seront en conflit avec les nôtres, et que je serai forcée de les défendre....
«Jusqu'à ce jour le Seigneur a exaucé ma prière, tu n'as pas dépassé cette limite au delà de laquelle nous serions contraints de sacrifier une fortune qui n'est plus à nous, mais à nos enfants ... ou ... je n'ose pas y arrêter ma pensée ... mais ce malheur affreux nous menace toujours.... Oui, c'est une terrible croix que Dieu nous fait porter à l'un et à l'autre.
«Tu m'écris encore au sujet des enfants, et tu reviens à notre ancien sujet de division; tu me pries de consentir à ce que mes enfants entrent dans un pensionnat. Tu connais mes préventions contre ce mode d'éducation....
«Je ne sais pas, cher ami, si tu seras de mon avis; mais je te prie en tout cas, et pour l'amour de moi, de me donner la promesse que, tant que je vivrai et même après ma mort, si Dieu juge bon de nous séparer, tu ne mettras pas tes enfants en pension.
«Tu m'écris que tu seras obligé de te rendre à Saint-Pétersbourg pour affaires. Que Dieu soit avec toi, cher ami! va et reviens vite. Nous nous ennuyons tous sans toi. Le printemps est d'une beauté admirable; on a déjà enlevé la double porte du balcon; l'allée qui conduit à la serre est sèche depuis quatre jours, les pêchers sont en fleurs, il n' y a plus de neige que par places, les hirondelles sont de retour, et Lioubotchka vient de m'apporter les premières fleurs de la saison.
«Le médecin déclare que, dans trois jours, je serai tout à fait rétablie, et que je pourrai aller prendre l'air au jardin et me chauffer au soleil d'avril....
«Au revoir, cher ami, ne te fais pas de souci, je t'en prie, à cause de ma santé, ni au sujet de tes pertes au jeu; boucle vite tes affaires et viens passer tout l'été ici avec les enfants.
«J'ai des projets ravissants pour cet été, il ne manque que toi pour les réaliser....»